Entretien avec Pierre Frappat

Description

Pierre Frappat a été conseiller municipal de la Ville de Grenoble de 1971 à 1976. C’est un ancien professeur d’économie et journaliste. Il a écrit Grenoble, le mythe blessé (Alain Moreau, 1979), Geo Boulloud, le métallo de Dubedout (PUG, 2015) et Hubert Dubedout, une pensée en action (PUG, 2016).

Date : 24 novembre 2015
Lieu : Studio Guy Diard à la Maison des Habitants le Patio à Grenoble
Entretien : Gilles Bastin
Enregistrement, montage, transcription : Logan Charlot

Transcription de l’entretien

Comment êtes-vous arrivé au quartier de la Villeneuve ?

J’y suis arrivé pour deux raisons essentiellement, je n’arrive pas à les hiérarchiser l’une par rapport à l’autre, l’une parce que ma famille devenait nombreuse, trois enfants donc il fallait un appartement un peu plus grand que ce que nous avions jusque-là, et il se trouve que les appartements qui étaient vendus ici en accession à la propriété étaient à des prix qui étaient tout à fait intéressants à l’époque et dans nos possibilités donc voilà c’est la première raison. La deuxième raison elle est de nature je dirais presque politique et idéologique, j’étais élu municipal à l’époque c’est la deuxième municipalité Dubedout, celle qui va de 1971 à 1977, et donc j’ai été partie prenante de la mise en place, pas de la genèse de la Villeneuve qui est légèrement antérieure, mais en tout cas de la mise en place de la Villeneuve, et donc comme plusieurs de mes jeunes collègues, car nous étions tout un groupe de trentenaires, d’élus assez jeunes, on a choisi de venir ici au cœur de l’expérience urbaine dont nous étions en grande partie, les acteurs.

Vous avez travaillé sur les aspects de l’information et de la communication, d’où vous vient cet intérêt pour ces domaines et votre engagement avec Hubert Dubedout ?

Alors je commence par la fin de votre question, c’est très simple j’étais militant du PSU, le Parti Socialiste Unifié, qui était une des trois composantes de la municipalité et qui était composée à l’époque d’éléments de la gauche, on pouvait dire non communistes, le Parti Socialiste SFIO, à nos yeux [rires] vieille gauche, le GAM, Groupe d’action municipale, qu’avait créé Dubedout et qui était difficile à classer politiquement m’enfin qui en tout cas a travaillé avec des militants de gauche et puis le Parti Socialiste Unifié qui est lui-même issu d’une longue genèse de militants qui progressivement se sont retrouvés dans cette gauche alternative dite parfois nouvelle gauche, deuxième gauche et donc j’en étais. Et en 1971 le dirigeant politique du PSU dans la région, Georges Boulloud, m’a sollicité pour faire partie de cette équipe municipale. Alors mon intérêt pour l’information est, à l’époque on utilisait peu le mot communication, on parlait d’information, peut-être que dans le cours de notre entretien je reviendrai là-dessus puisque petit à petit je me suis détaché de cette information municipale et politique. Donc cet intérêt pour l’information c’est lié à une histoire personnelle, mon milieu familial, on était plusieurs dans ma famille, de mon père à certains de mes frères à faire des journaux à la maison quand j’étais étudiant, militant Unef, responsable des étudiants en lettres sur Grenoble, j’ai créé un journal qui s’appelait Grenoble Lettres, un de mes petits frères a créé un journal sur Lycée Champollion, un frère ainé était responsable de l’association générale des étudiants de Grenoble et il faisait le journal sur la table de la salle à manger à la maison, mon père en faisait autant avec le journal de la Mutualité de l’Isère, donc la presse était sur la table de la salle à manger et j’ai baigné dans ce bain-là.

Quelle était la place de l’information dans le projet politique d’Hubert Dubedout à Grenoble ?

De façon explicite elle était très limitée, on avait une réflexion qui n’allait pas très loin dans ce domaine, je dirais, pour aller à l’essentiel et au plus simple, notre idée était que l’information, outre le fait de faire savoir ce qui fondait nos actions dans la ville, c’était de donner des éléments à la population pour être partie prenante du débat public. Alors c’est une idée simple qui aujourd’hui peut paraitre relativement partagée mais qui à l’époque était quand même assez novatrice et qui est à l’origine de plusieurs initiatives, par exemple on a décidé de diffuser ce que l’on a appelé la note aux trois mille, c’est-à-dire qu’on avait repéré trois mille relais d’opinions dans la ville à qui on adressait sans périodicité précise des notes d’information très substantielles sur un thème particulier, et on attendait de là la possibilité pour nos interlocuteurs dans le débat public de fonder leurs propres positions et interventions sur des éléments qu’on avait pu leur fournir, que nous on détenait en tant qu’élus, mais qui n’étaient pas forcément très partagés dans la population. Et puis évidemment on va en parler on a reçu très favorablement l’idée de créer sur le nouveau quartier de la Villeneuve une initiative de télédistribution.

Est-ce que vous pouvez nous rappeler comment cette idée est née ?

Oui alors là je vais vous décevoir [rires]. Je ne suis pas forcément le bon interlocuteur aussi bizarre que ça puisse paraitre à première vue, bien qu’ayant la délégation de l’information je je n’étais pas été au cœur de de l’initiative de Vidéogazette, c’est vraiment parti de ceux qui eux étaient au cœur de l’expérience même de de la Villeneuve, c’est-à-dire essentiellement Bernard Gilman en tant qu’adjoint à la culture. Pour Bernard Gilman c’était je dirais une initiative culturelle parmi d’autres et sans aller jusqu’à dire qu’il y avait un domaine réservé de la Villeneuve, de fait c’est un tout petit nombre d’élus qui a porté les différentes expériences qui se sont mises en place ici, évidemment que tout le Conseil municipale en était saisi, on en discutait, on avalisait ou non certaines initiatives, mais les initiatives ne venaient pas de nous, les initiatives on les étudiait, on les examinait, elles étaient portées par un petit nombre d’élus, essentiellement Bernard Gilman, comme je viens de le dire, également Jean Verlhac dans une moindre mesure sauf sur les aspects strictement urbanistiques dont il avait la responsabilité, de même que Denis Belot qui était responsable, qui était adjointe aux affaires sociales et qui portait d’autres initiatives, mais l’acteur principal politiquement ce fut Bernard Gilman.

L’échec de cette expérience est attribué au fait qu’elle était confinée au quartier de la Villeneuve et que la ville de Grenoble n’a pas pu être câblée. Est-ce que vous vous souvenez de ces débats ou avez-vous été impliqué dans des projets d’élargissement ?

Non non. Il se trouve que pour des raisons personnelles j’ai quitté la municipalité en 1976, donc peu de temps avant l’arrêt de l’expérience Vidéogazette qui date également de 1976, mais qui est postérieure à mon départ de l’équipe municipale donc je n’ai pas été partie prenante de cet épilogue de l’expérience. Simplement nous ce dont on avait connaissance c’est je dirais de l’intérêt de ce qu’il s’y faisait, mais en même temps de ses limites, notamment par le fait qu’on avait une impossibilité technique de l’étendre. Le fait même qu’on n’ait pas pu l’étendre à la commune voisine d’Échirolles pour des raisons qui étaient vraiment strictement politique, la municipalité communiste d’Échirolles conduite par Kioulou se refusait à l’extension de l’expérience de Vidéogazette alors que techniquement le quartier était câblé saut erreur de ma part, donc là déjà il y avait un barrage et nous à l’époque, on n’était pas du tout en mesure d’envisager une extension du câble dans les autres quartiers de Grenoble. Donc il y avait cette limite physique, il y avait un autre obstacle ou une autre limite, c’est quand même la relativement faible audience de Vidéogazette, ça on le percevait, on le savait et à nos yeux Vidéogazette semblait être le fait d’une petite équipe de militants passionnés, mais qui mordait peu sur la population du quartier, sauf exception. Je disais volontiers que pour l’avoir vécu en tant que parent d’enfants scolarisés ici que quand nos enfants partaient en classe de montagne ou en classe de mer une équipe de Vidéogazette faisait un reportage, évidemment qu’on le regardait, mais il n’y a que nous qui le regardions donc là il y avait quand même un problème qui en tant que responsable politique nous interpelait, parce qu’il ne faut pas le cacher c’est quelque chose qui coutait très cher pour un, entre guillemets, rendement qui nous paraissait quand même faible.

Vous avez souvenir d’interactions avec l’équipe de Vidéogazette à ce sujet-là ? Vous discutiez peut-être de la ligne éditoriale ?

Non, je dois dire que, enfin en tout cas pas à mon niveau, bien que j’étais responsable de l’information dans l’équipe municipale, c’est une initiative qu’on a laissé complètement autonome, il y n’a à aucun moment, sauf si ma mémoire à des lacunes à ce sujet, je n’ai absolument pas le souvenir d’intervention quelle qu’elle soit, c’était assez dans l’esprit de l’époque et dans notre état esprit aussi où on on déléguait très volontiers auprès de gens dont on se sentait quand même assez proche et qui étaient proches de nous pour beaucoup.

Vous avez une idée de la perception qu’avait Hubert Dubedout de tout ça ?

Très franchement j’en sais rien [rires]. Je n’en sais rien, sauf qu’il lui venait forcément à l’oreille et à la connaissance que l’expérience comme je le disais tout à l’heure était à la fois intéressante et limitée.

Vous disiez qu’on ne parlait pas de communication mais d’information. On parlait à l’époque de l’expression plus que de la communication. Est-ce que vous pouvez revenir sur cette différence ?

Non je n’ai pas les compétences pour philosopher [rires] sur cette distinction mais à l’évidence Vidéogazette visait à l’expression plus qu’à l’information, et à plus forte raison la communication. Moi par contre dans mon expérience politique particulière au sein de la municipalité j’ai progressivement compris je dirais la distinction qu’il y avait entre information et communication, et personnellement, mais on sort peut-être de notre sujet, je l’ai de plus en plus mal vécu, je me sentais du côté de l’information et pas du côté de la communication. Communication je sais que c’est nécessaire, mais maniée par un pouvoir politique quel qu’il soit il est difficile de le distinguer de la propagande et moi ça ne m’intéressait pas du tout cet aspect-là, je comprends tout à fait, je trouve tout à fait normal qu’une institution quelle qu’elle soit y compris bien-sûr une institution politique communique sur son action, mais je suis devenu de plus en plus persuadé que l’information doit être séparée de la communication et comme c’est l’information qui m’intéressait de plus en plus c’est ce qui m’a amené à quitter l’équipe municipale, sans le moindre désaccord politique, mais pour mener autre chose, m’embarquer sur un tout autre projet personnel d’information. Et pour moi Vidéogazette je dirais vous l’avez dit justement ce n’était ni de l’information, ni de la communication, c’était un moyen, en tout cas pour l’équipe militante qui a porté ce projet, pour permettre aux habitants de s’exprimer. Mais toutes sortes de raisons font que ceux qui s’expriment ne sont pas forcément à l’image de la population dans sa diversité, dans ses profondeurs, la parole on le sait bien, on le sait tous, elle est vite captée et je pense qu’elle l’a été en partie au sein de Vidéogazette comme elle l’est dans beaucoup d’autres initiatives qui visent à l’expression.

Vous voulez dire que ce qu’on voyait dans Vidéogazette ne ressemblait pas à la sociologie des habitants du quartier ?

C’est évident, malgré les efforts qui étaient faits par les gens de l’équipe.

Est-ce que c’est lié au fait qu’il y avait une équipe de professionnels qui avait une certaine proéminence par rapport aux amateurs qui ont contribué ?

Il s’est passé, je pense, dans l’équipe de Vidéogazette ce qui s’est passé dans d’autres instances de la Villeneuve et à l’extérieur de la Villeneuve, c’est-à-dire une certaine professionnalisation, une certaine captation des compétences techniques par les professionnels et c’est quelque chose que l’on a ressenti dans beaucoup d’aspects de la vie publique sur Grenoble où par ailleurs l’augmentation numérique très forte du nombre d’intervenants professionnels a inévitablement un peu marginalisé je dirais les militants où les bénévoles de toutes sortes où à plus forte raison l’habitant, l’habitant sans le qualifier d’habitant lambda, mais l’habitant tout court. Ça c’est un phénomène que nous en tant qu’élus on a ressenti, où on se rendait compte que pour mettre une étiquette, générique de techniciens, établissaient une sorte d’écran entre nous élus et la population dans son ensemble, et on pourrait pousser l’analyse plus loin, à mes yeux c’est une des raisons d’ailleurs de l’échec de Dubedout en 1983, il y a eu une certaine distance qui s’est prise entre les élus et la population du fait de l’interférence, une sorte d’écran constitué par les techniciens de toutes sortes.

Si on pousse jusqu’en 1983, est-ce qu’avec l’arrivée d’Alain Carignon c’est l’ère de la communication qui commence ?

Et comment. Mais ceci dit il faut pas tout lui mettre sur le dos, la montée de la communication dans la sphère publique est quand même antérieure, mais c’est vrai qu’elle s’est épanouie, on peut le mesurer avec l’augmentation des effectifs dans le service communication de la ville. Moi je rappelle que quand je suis arrivé à la mairie en 1971, deuxième équipe Dubedout, il y avait en tout et pour tout un salarié au service communication. J’ai participé au recrutement de deux salariés, donc le service communication est passé à trois, et ensuite [rires] l’expansion a été celle qu’on sait et je crois que cette expansion ne s’est guère atténuée dans les décennies suivantes.

Est-ce que vous pouvez nous parler du paysage médiatique à l’époque à Grenoble et du poids du Dauphiné Libéré ? Peut-être des relations avec Vidéogazette et le Dauphiné Libéré si elles existaient ?

Alors le paysage médiatique de la fin des années 60 et début des années 70 à Grenoble était marqué par un monopole quasi absolu dans le domaine de l’information du Dauphiné Libéré. C’est une donne qui a radicalement changé depuis, on a du mal aujourd’hui à imaginer ce qu’était le paysage médiatique de l’époque, il y avait donc les médias nationaux dans le cadre du monopole de l’ORTF et localement le monopole du Dauphiné Libéré. Donc toute tentative qui visait à diffuser de l’information hors de ce double monopole se heurtait vite à un certain nombre de réticences ou d’hostilité. Le Dauphiné Libéré avait un œil sur ce qui se faisait et envisageant des possibilités de développement de télévision locale à long terme, le Dauphiné Libéré avait créé, je ne me souviens plus si c’était une filiale qui s’appelait Cetic je crois non, quelque chose comme ça, je ne suis pas sûr du nom, qui était en attente de développement à venir. Donc le Dauphiné Libéré était intéressé pour observer, mais en même temps il se trouve qu’à Grenoble les relations entre la municipalité Dubedout et le Dauphiné Libéré étaient très complexes, en partie conflictuelles, pour des raisons difficiles à démêler, certaines politiques, d’autres, à mes yeux peut-être, principalement liées à des histoires personnelles des acteurs réciproques très différents des idéologies, et le Dauphiné Libéré était persuadé d’être à l’époque, le reflet de la population grenobloise, et ils ne réalisaient pas suffisamment à l’époque, cette conscience est venue plus tard, qu’ils reflétaient certaines couches particulières de la population en forçant un peu le trait, on pourrait dire, des vieux grenoblois, pas au sens de gens âgés, mais au sens de gens bien implantés depuis longtemps à Grenoble, et ne réalisant pas le renouvellement, le turnover de cette population grenobloise qui était déjà très important dans les années 50-60 qui s’est prolongé par la suite et qui a amené le Dauphiné Libéré petit à petit a moins coller à la population grenobloise et à voir son lectorat fondre petit à petit au gré des des années. Donc un monopole très fort, un monopole pesant et bon il y a des illustrations anecdotiques, il y en a une que je raconte volontiers, Jean Verhac, principal adjoint de Dubedout avec la responsabilité de l’urbanisme et donc de la Villeneuve, ne devait pas apparaitre sur les photos du journal, du Dauphiné Libéré et donc j’assistais très amusé aux contorsions des photographes qui prenaient leur angle de façon à ce que sur les photos, une visite de quartier, d’une réception à la mairie, Jean Verlhac n’apparaisse pas, il ne fallait pas que Jean Verlhac apparaisse. Même chose pour Bernard Gilman. Bernard Gilman était persona non grata au Dauphiné Libéré, c’est lui que le enfin journaliste vedette du Dauphiné Libéré de l’époque Roger-Louis Lachat avait parlé des gilmaneries pour évoquer toutes les initiatives dans le domaine culturel prises par Bernard Gilman. Donc il y avait une sourde hostilité et cela a amené, avec un certain nombre d’épisodes concernant plus particulièrement des universitaires ou des étudiants au début des années 70, cela a amené la constitution d’une association qui s’est appelée Interpeller la presse, qui s’est créée en 1972 et qui à l’origine était, on peut le dire, clairement anti Dauphiné Libéré. Or il se trouve que dans cette association parmi les deux fondateurs il y avait Bernard Gilman et moi-même [rires] ce qui valut à Hubert Dubedout de recevoir le rédacteur en chef local du Dauphiné Libéré qui est venu lui demander des comptes sur la présence de deux de ces élus dans cette association. Et pour aller jusqu’au bout de cette épisode un peu particulier Dubedout nous a convoqué Bernard Gilman et moi, nous a dit la démarche dont il avait été l’objet et il nous a simplement fait une recommandation, c’est dans nos militances dans cette association, ne jamais nous recommander notre qualité d’élus mais d’y être à titre privé, personnel, moyennant quoi il nous a assuré du fait qu’on était d’une totale liberté pour nous engager là où on pensait devoir le faire. Mais c’est pour dire quand même que le fait que l’élu ayant en charge l’information soit parmi les fondateurs d’une association qui était clairement hostile au Dauphiné Libéré à l’époque, les choses ont beaucoup évolué par la suite, montre le caractère très conflictuel qu’il y avait entre le Dauphiné Libéré et l’équipe municipale.

Toujours dans ce contexte tendu avec le Dauphiné Libéré, le projet Villeneuve semble avoir été critiqué dans le journal, des articles parlaient de délinquance. Il semblait y avoir une opposition à ce projet.

Oui. Mais tout tout à l’heure j’évoquais, je dirais des histoires personnelles un enracinement différent d’un point de vue idéologique mais dans les la relation même avec la ville entre l’équipe municipale et oui la majeure partie des journalistes du Dauphiné Libéré de l’époque, je suis frappé de voir la différence avec la situation actuelle qui est vraiment tout autre me semble-t-il. Les élus dans la première équipe 1965-1971, mais les choses se sont prolongées encore dans l’équipe à laquelle j’ai participée, se souciaient fort peu de mettre le Dauphiné Libéré dans leur manche, on on avait des projets, on les conduisait en relation avec les gens à qui ces projets s’adressaient, que ce soit la constitution d’un centre social sur le quartier Chorier-Berriat-Saint-Bruno, c’est avec les gens du quartier qu’on dialoguait, il nous venait pas à l’esprit d’aller vendre cette affaire au Dauphiné Libéré, erreur probablement dans le markéting politique, mais ce n’était pas notre état d’esprit, et ça le Dauphiné Libéré, d’une certaine façon je le comprends, le ressentait très mal, et du coup avait un a priori défavorable à l’égard de la plupart des initiatives. Alors nous de notre côté, on a un peu corrigé le tir, j’ai d’ailleurs participé à ça de très près puisque quand la caserne des chasseurs alpins sur ce qu’on appelle aujourd’hui le quartier Hoche, a disparu et que la ville a récupéré cet espace de huit hectares à la lisière de l’hyper centre et que la question se posait de qu’est-ce qu’on allait faire là-dessus, l’idée nous est venue, et si on lançait un débat public en demandant au Dauphiné Libéré de le prendre en charge. Donc de notre côté je dirais on a évolué, et le Dauphiné Libéré a plutôt bien reçu cette cette démarche et a donc sur plusieurs mois suivi ce cette initiative de débat public qui a été en partie porté par le le Dauphiné Libéré. Donc on voit bien qu’il y a eu chez les élus une évolution, une autre prise en compte du Dauphiné Libéré et que dans le journal local il y a eu aussi une autre perception. Il faut dire que dans le même temps le monopole commençait à être ébranlé, et que des brèches s’ouvraient et qu’on a exploité ces brèches.

Quoi par exemple ?

Ces brèches, je dirais très modestement Vidéogazette, mais de façon plus plus forte c’est l’apparition des journaux gratuits en particulier Le 38 avec des éléments rédactionnels… Le 38 qui plus tard sera absorbé par le Dauphiné Libéré quand Le 38 se transformera en un groupe de gratuits qui s’appelait la Comareg, mais à l’époque c’était complètement distinct du Dauphiné Libéré et c’était une concurrence très forte pour le Dauphiné Libéré puisque le Le 38 a capté beaucoup de publicités et de petites annonces donc pour le Dauphiné Libéré c’était redoutable, c’était une de ses sources de financement qui était touchée. C’était aussi le développement, Hubert Dubedout a eu un rôle personnel important dans le renforcement de France 3 Alpes, donc l’enracinement d’une édition régionale de France 3, là aussi il y avait une forme de concurrence pour le Dauphiné Libéré, et les choses se sont développées par la suite. Dans le même temps Le Progrès envisageait une édition grenobloise, il y a eu d’ailleurs deux tentatives d’éditions grenobloise du Progrès de Lyon, s’exportant à Grenoble avec des pages locales. Bon quelques années plus tard la presse nationale développera aussi des éditions régionales, donc on voit progressivement le paysage médiatique se modifier et le Dauphiné Libéré en a tenu compte, le pouvoir municipal en a tenu compte également.

Est-ce que vous pouvez revenir sur les raisons de l’opposition de la municipalité d’Échirolles à l’extension du câble ?

Alors là moi je n’en dirais pas beaucoup parce que j’en sais peu. Simplement ce que je sais c’est que la Villeneuve était évidemment à cheval sur les communes de Grenoble et d’Échirolles dans le cadre de de la Zone à urbaniser en priorité, la fameuse ZUP constituée au tout début des années 60, et que donc il y a des quartiers Villeneuve Échirolles, des quartiers Villeneuve Grenoble et les deux municipalités tenaient à avoir le contrôle très étroit sur les orientations dans les deux parties de la Villeneuve et globalement, bon peut-être que je force le trait, mais la municipalité communiste d’Échirolles ne s’est pas engagée dans un chemin d’innovations sociale, politique, culturelle, dans les quartiers de la Villeneuve d’Échirolles et tenait à éviter que ce qui se faisait à la Villeneuve de Grenoble s’étende à la Villeneuve Échirolles, et ça dans plusieurs domaines. Ça a été évident pour les écoles où la volonté de faire des innovations pédagogiques, dans toutes les écoles de la Villeneuve de Grenoble, il n’en était absolument pas question dans les quartiers de la Villeneuve de d’Échirolles. Le Parti communiste sur Grenoble a été hyper critique vis-à-vis de quasiment tout ce qui s’est fait sur la partie grenobloise de la Villeneuve, et il n’était pas question pour le Parti communiste de reproduire quoi que ce soit de ce qui se faisait de ce côté-ci [rires] de la Villeneuve.

Notamment cette liberté donnée à à l’équipe ?

Je pense qu’à l’époque, il faut se situer aussi dans le contexte de l’époque, le Parti communiste était encore dans une attitude de contrôle très stricte de la vie sociale, l’expression spontanée des habitants c’est quelque chose qui était hors de l’univers du Parti communiste de l’époque.

Pourtant certains militants communistes ont participé au Vidéogazette, comme Honoré Parise.

Oui oui, Honoré Parise était l’exception qui confirme la règle [rires].

Est-ce que vous vous souvenez de la réception de Vidéogazette dans des milieux intellectuels grenoblois avec des gens comme Bernard Miège et Yves de la Haie qui avaient une vision critique de l’information à l’époque en se demandant si cela allait changer quelque chose ?

Non. Alors pas du tout parce que moi j’étais complètement étranger à ce milieu que j’ai rencontré beaucoup plus tard. Yves de la Haye je ne l’ai pas connu par exemple, Bernard Miège je l’ai bien connu puisqu’il a été mon président d’université quand j’ai été recruté par l’Université Stendhal pour mettre en place et développer la formation en journalisme. Mais on a pas eu l’occasion d’échanger là-dessus. Oui, non alors, à l’époque encore une fois je n’ai pas perçu ça du tout que j’étais hors de ce milieu. La seule chose que j’ai perçue, vous l’avez surement relevée dans votre documentation c’est la prise de position de Jean-Luc Godard [rires] relayée par le Dauphiné Libéré à l’époque et qui était dans le cadre d’une interview à Télérama je crois, et qui mettait en cause, plus particulièrement semble-t-il, le professionnalisme ou le manque de professionnalisme des gens qui animaient une télévision de quartier. Pour lui il y avait un a priori, j’ai relu récemment des éléments de cette interview où il disait : on ne s’improvise pas charcutier et pour être chasseur faut d’abord savoir manier un fusil. Je ne sais ce qu’il savait de Vidéogazette d’ailleurs, ce qu’il avait pu en percevoir à l’époque où il habitait pas loin des des bords de l’Isère à Grenoble.

Comment avez-vous perçu la fin de Vidéogazette ?

Alors écoutez, ça va peut-être vous surprendre mais j’étais complètement ailleurs à cette époque-là [rires]. J’étais en train de créer un magazine de ville qui m’absorbait [rires] vingt-quatre heures sur vingt-quatre et c’est cruel mais il me semble bien que dans ce petit magazine de ville là qui s’appelait Ville ouverte qui a existé quelques temps sur l’agglomération, je n’ai pas le souvenir même qu’on ait traité de la fin de Vidéogazette.

Si on prends un peu de recul, comment qualifier cette expérience courte dans l’histoire, mais en même temps très originale ? C’était un acte de militantisme, une œuvre de pionniers ?

Alors pionniers c’est incontestable, complètement expérimental, il n’y avait pratiquement pas de précédent, c’est initiative qui a été portée par des gens qui étaient vraiment très enthousiastes, qui se sont donnés à fond là-dedans et ça c’est très chouette. Il me semble que aujourd’hui c’est quelque chose qui manque dans le paysage audiovisuel français, on on a affaire à beaucoup de beaux produits, de produits bien léchés, ce que faisait Vidéogazette n’était pas léché du tout, ou rarement, et il y avait la volonté d’aller à la rencontre des gens, c’était limité comme je l’ai dit il y a un moment, ça avait peu de portée dans la mesure où l’audience était très réduite, mais la démarche était intéressante et positive et c’est ce qui explique pourquoi, je dirais politiquement, on l’a soutenue cette démarche. Est-ce qu’aujourd’hui elle est reproductible je n’en sais rien, mais ce que je ressens personnellement, ne serait-ce que comme téléspectateur assez assidu, c’est qu’il manque quelque chose qui ressemble un peu à cette capacité qu’avait l’équipe de Vidéogazette à faire parler les gens et faire apparaitre les gens que que l’on ne voit pas, ou que l’on ne voit que quand il se passe quelque chose d’exceptionnel. C’est ce quotidien des gens ordinaires que Vidéogazette avait réussi en partie à faire émerger et ça c’est très positif.

Y compris aujourd’hui dans le débat sur la médiatisation de la Villeneuve avec le reportage d’Envoyé Spécial et cette dramatisation des quartiers populaires ?

Oui, l’Envoyé Spécial auquel vous faites référence c’est le contre exemple absolu, on est aux antipodes de non seulement d’un traitement journalistique je dirais honnête et sérieux, un véritablement traitement journalistique, mais on est évidemment aussi aux antipodes de ce que pouvait donner à voir, à s’exprimer Vidéogazette. Moi je suis d’une sévérité absolue à l’égard du travail qui a été fait par ceux qui ont réalisé ce reportage sur la Villeneuve. J’espère que dans les écoles de journalisme, on l’observe et on le décortique [rires].

Cela a été fait en 2013 et 2014. Et aussi en s’engageant avec les habitants de la Villeneuve pour les aider à formuler leur critique et aller jusqu’au procès. C’est peut-être une des traces de cette période-là que d’avoir un regard critique sur les médias.

À condition, j’ai un bémol, à condition que ces réactions ne soient pas elles-mêmes captées par une population limitée, celle qui a la capacité de s’exprimer et de s’organiser, c’est mon bémol.

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