Entretien avec Michel Leullier

Description

Habitant du quartier de la Villeneuve, il a participé à la mise en place du câblage du quartier, d’abord entre les écoles, puis dans les habitations. Il a ensuite exercé des responsabilités à Grand’Place.

Date : 16 novembre 2015
Lieu : Studio Guy Diard à la Maison des Habitants le Patio à Grenoble
Entretien : Gilles Bastin
Enregistrement, montage, transcription : Logan Charlot

Transcription de l’entretien

Comment êtes-vous arrivé à la Villeneuve ?

Moi en fait je suis un enfant très calme et très posé de 1968, et donc je suis arrivé à la Villeneuve tout simplement parce qu’étant Parisien, avec un ami on a eu un projet d’habitat collectif qui évidemment, enfin je dis évidemment, qui a échoué, qui n’a pas été à son terme. Donc on était un petit peu déçu de ça, c’était un mode de vie qu’on appelait à l’époque métro-boulot-dodo, ce qui veut bien dire ce que ça veut dire, ne nous satisfaisaient pas. Je dis nous deux, couples, qui avaient un passé militant un petit peu commun, et un soir où on rentrait dans un métro bondé entre République et Réaumur – Sébastopol on s’est dit tous les deux, les deux copains : c’est pas possible, on ne peut pas continuer à vivre comme ça, on s’en va. Donc on a cherché du travail, c’était une époque bénie où on trouvait du travail en 48 heures, où on trouvait même du travail pour deux, ensemble dans un bureau d’études qui faisait de la coordination de bâtiment puisque je suis ingénieur du bâtiment, et on a trouvé du travail à Grenoble, la ville de Grenoble, enfin oui, l’aménageur de la ville cherchait des ingénieurs pour la coordination, la planification de la construction de la Villeneuve qui venait de démarrer, et je suis arrivé à la Villeneuve pour travailler sur la Villeneuve. Alors ce n’est pas tout à fait un hasard, on avait, comme un certain nombre de gens comme nous, lu le reportage de Sidmond dans le Nouvel Observateur sur la Villeneuve. Évidemment ça nous avait fait rêver et on avait envie de participer à cette aventure qui consistait à réinventer la ville et qui nous paraissait correspondre aux aspirations qu’on avait à cette époque-là. Donc on a acheté deux appartements mitoyens à la Villeneuve, on a percé un trou entre les deux, et on a vécu, ce n’était pas un vrai collectif, m’enfin avec des échanges en particulier, les enfants étaient gardés une semaine chez les uns, une semaine chez l’autre par exemple. Et puis on a fait une entourloupe à EDF en ayant qu’un seul compteur pour alimenter les deux appartements.

Est-ce que l’aspect de l’intégration de communication dans le projet de la Villeneuve était important pour vous ?

Non. Moi j’étais là complètement naïf ce n’était pas une de mes préoccupations, j’avais des préoccupations plutôt au niveau de l’urbanisme, enfin au niveau des qualités d’invention urbanistique, voire technique car c’est pour l’époque… J’étais technicien de ce métier donc c’est évidemment ça qui m’avait intéressé a priori et puis c’est plutôt l’école qui nous a intéressé à cette époque-là, et les équipements intégrés. Alors par exemple le paradis c’était l’atelier bois pour moi, l’atelier tissage pour ma femme, le restaurant qui servait à tout le monde, où tout le monde se croisait. C’était plutôt ces aspects-là, on n’est pas d’ailleurs très loin de la communication dans ce domaine-là, mais d’une communication plus informelle, plus faite par les réseaux, les rencontres, les croisements que par la technique elle-même dont j’ignorais alors absolument tout et que j’ai découvert au hasard d’une réunion publique un soir à la Villeneuve.

Est-ce que vous pouvez nous parler de cette réunion, parce que c’est comme ça que vous êtes arrivé au Vidéogazette ?

C’est au cours d’une réunion publique qui avait été convoquée par les gens qui étaient en charge du projet de télévision locale que je suis descendu à cette réunion un petit peu par hasard comme on descendait d’ailleurs à toutes les réunions, c’était un petit peu le mode de fonctionnement de la Villeneuve de l’époque, et puis j’ai entendu un type qui s’appelait Daniel Populus que je n’avais jamais vu qui expliquait qu’ils allaient essayer d’organiser, de monter une télévision locale. Alors il avait surtout insisté sur l’aspect production locale, mais aussi diffusion d’objets qui ne seraient pas fabriqués localement mais choisis localement, ça m’avait surpris je n’avais pas du tout réfléchi à à cette double entrée possible, c’est-à-dire des images qui sont intéressantes parce qu’elles ont été produites localement, mais aussi des images qui sont intéressantes parce qu’elles ont été choisies localement et présentées localement alors qu’elles parlent d’un sujet plus plus général, voire même international, donc ça, ça m’avait un peu perturbé et puis le côté, on était quand même un peu fasciné par la télévision, c’est un objet relativement nouveau on n’avait jamais l’occasion de se trouver ni derrière ni devant une caméra de télévision et il y avait un côté jouet, enfin il y avait un côté découverte qui était quand même très marrant. Donc moi j’ai levé la main quand on a demandé s’il y avait des gens particulièrement intéressés par cette histoire j’avais un peu de temps, mon boulot me laissait mes soirées et donc j’ai levé la main, et je me suis retrouvé dans un comité d’usagers.

Derrière une caméra aussi ?

Alors ça c’est après. Parce qu’au début il y n’avait pas de réseau, il y avait peu de caméras, donc tout ça a démarré avec une intention et dans les discussions qui ont suivi très vite derrière on avait deux solutions, c’est attendre que le réseau de télédistribution se mette en place, que les lieux de production, le studio soient aménagés, opérationnels, on ne savait pas si on allait attendre deux mois ou deux ans. Donc globalement tout le monde a décidé, évidemment un peu sous la pression aussi des techniciens, au sens animateurs plutôt, qui étaient en charge du projet, ils n’étaient pas là non plus pour attendre, on a inventé un système qui consistait à utiliser les moyens qu’on avait tout de suite pour fabriquer des émissions, pour fabriquer des produits locaux, des reportages locaux et de les diffuser dans des espaces phares enfin en tout cas de l’Arlequin qui sont les coursives puisque les appartements ne donnent pas sur des paliers qui donnent sur un ascenseur, un escalier, mais les appartements donnent sur des grands couloirs qui font plusieurs dizaines de mètres, de centaines de mètres de long, et donc le projet a démarré avec des magnétoscopes et des postes de télévision posés sur des caddies de Carrefour qui étaient trimballés dans les coursives, et on invitait les gens à sortir de chez eux pour regarder la télévision locale qu’on ne pouvait pas amener avec des câbles mais qu’on amenait avec des roulettes. Et c’est la première expérience du Vidéogazette à laquelle moi j’ai très modestement participé, en étant plutôt derrière la caméra ça m’amusait plus, je découvrais complètement quoi, ça m’amusait plus que d’être de l’autre côté.

C’était le vidéo brouette ?

C’est la vidéo brouette oui c’est ça.

Quel est votre souvenir de la perception des habitants chez qui vous ameniez la télévision ?

C’est le côté je regarde mes enfants qui sont en classe verte. Donc il y a dans cette époque-là des reportages qui sont faits, en particulier autour des enfants, ce n’est pas un hasard non plus parce qu’en en même temps se développait une des deux raisons principales pour lesquelles le projet avait été inventé, qui était l’utilisation par le système scolaire, primaire et secondaire de l’image et de la production de la diffusion d’images à l’intérieur du milieu scolaire dans les classes. Donc ce n’est pas un hasard qu’on se retrouvait avec des produits où on voyait nos enfants en train de faire des choses qu’on ne voit pas puisque précisément ils les font quand on n’est pas là. Évidemment pour que des adultes regardent des images de télévision la bonne solution c’est de leur montrer leurs enfants qui font quelque chose, c’est toujours vrai d’ailleurs, les concerts aujourd’hui de chorales amateurs ne fonctionnent que parce que la tante, la marraine et le beau-frère viennent entendre celui qui chante, donc c’est pareil.

Vous participiez à ces émissions, est-ce vous avez des souvenirs de reportages ou de choses que vous avez faites à l’époque ?

Pas à l’époque, plus à l’époque de l’Agora qui est plus frappant, mais qui est au moins un an ou dix-huit mois plus tard et à une époque où moi je n’étais plus qu’un simple habitant faisant partie du groupe d’animation bénévole et où j’étais devenu un professionnel pour une autre raison et sur un domaine un petit peu, enfin complètement lié même, mais du coup j’ai un regard à ce moment-là un peu différent qui n’est plus le regard de l’habitant lambda mais de quelqu’un qui est plus impliqué dans le fonctionnement du Vidéogazette.

Comment fonctionnait ce comité d’usagers auquel vous participiez ?

Ce sont des réunions très informelles comme il y en avait des dizaines à cette époque-là, on n’est pas dans la concertation au sens où ça fonctionne aujourd’hui, où ça essaye de fonctionner aujourd’hui, encore que des professionnels de l’animation dans un cadre un peu complexe d’un outil d’animation du quartier qui comportait beaucoup d’aspects très différents, je parlais tout à l’heure de l’atelier bois qui est encore en état par exemple où des menuisiers aidaient les gens à se servir de machines auxquelles ils n’auraient pas eu accès parce que c’étaient des machines quasiment professionnelles et avec un savoir-faire qu’ils n’avaient pas. Voilà c’est un peu la même chose, c’est-à-dire que ce n’est pas la défonceuse ou la dégauchisseuse ou la scie circulaire, c’est la caméra et ce n’est pas un menuisier, c’est un professionnel de la télévision, mais c’est la même démarche, c’est-à-dire qu’on s’empare, tout simplement pour vivre ensemble, un certain nombre de choses pour dire un certain nombre de choses ou pour fabriquer un certain nombre de choses que ce soit un métier à tisser, le lit de la petite dernière ou un reportage télévision, c’est exactement la même démarche, et à chaque fois ça n’est pas l’objet des professionnels qui sont en charge de l’activité à la Villeneuve, ce n’est pas eux les propriétaires ni de l’objet, ni de ce qui va se passer, eux ils sont là pour aider des gens qui ont un ou des projets à les mettre en œuvre à la fois sur le plan technique et sur l’utilisation de matériel. Donc le comité d’usagers c’est ça, c’est des gens qui ont envie de s’impliquer. Ça ne m’intéressait pas moi de tisser des vêtements, par contre ça m’intéressait de fabriquer des reportages, des images qui parlent de nous ou qui parlent d’autres à nous, dont l’impulsion venait d’un groupe de gens qui habitaient le quartier qui n’étaient pas des professionnels. Voilà ça fonctionnait comme ça avec des réunions, et à partir de cette question on parle de quoi et avec qui, on imaginait des choses avec 2 ou 3 professionnels qui étaient là pour nous aider, et d’ailleurs derrière la caméra, la prise de vue ce n’était pas forcément des professionnels de la caméra qui le faisaient puisque l’idée, comme le métier à tisser, c’était que ce soient des habitants du quartiers qui se mettent derrière la caméra et qui se rendent compte d’ailleurs de la difficulté de fabriquer des objets regardables, parce qu’on a fabriqué des merdes qui étaient parfaitement non regardables, mais c’est intéressant aussi de voir comment se fabriquent des images et de voir comment on peut fabriquer des images qui ont un intérêt et comment on peut aussi aussi en fabriquer qui n’en ont aucun et là on apprend des choses, de même que pour fabriquer la bibliothèque on fait des erreurs.

Vous avez rapidement été mobilisé sur les aspects de câblage ?

Le maire de Grenoble à un certain moment a commencé à se poser de sérieuses questions parce que le Vidéogazette à roulettes c’est bien gentil m’enfin ça ne répondait pas à aux deux objectifs principaux qui font que le le projet de télévision par câble faisait partie du projet de la Villeneuve de Grenoble. Les deux raisons ce n’est pas d’antennes collectives partout, la première, pas d’antennes collectives, donc fallait faire un réseau qui distribue les images de la télévision nationale, de la télévision hertzienne, il n’y en avait pas d’autre à l’époque, dans les appartements, et le maire de Grenoble souhaitait quand même qu’assez vite les choses se mettent en place parce que les gens regardaient la télévision en mettant une fourchette dans la prise de télé de leur poste, parce qu’il n’y avait pas, d’antennes collectives, c’est un peu problématique. Donc le maire était quand même assez pressé qu’on arrive à ce que les aménageurs, donc moi j’étais dans l’équipe Villeneuve en plus sur d’autres champs, mais dans l’équipe Villeneuve, le maire était assez pressé qu’on mette en place ce réseau de télédistribution d’une part. Donc la deuxième c’était que le réseau de télé, le réseau de télédistribution était composé non seulement de ce réseau qui diffuse des images prises ailleurs sur l’hertzien pour les envoyer dans les appartements, mais que l’ensemble des équipements, et en particulier les écoles, soient reliées entre elles et reliées à un lieu de diffusion qui n’était pas forcément un lieu de production pure mais aussi de récupération d’un certain nombre d’images qui seraient utilisées par les écoles à travers une distribution d’images à partir de ce lieu central. Et ça c’est le deuxième point du projet qui était que les écoles devaient utiliser, comme je parlais tout à l’heure des habitants qui utilisaient la caméra, les écoles devaient utiliser un système de distribution d’images dans les deux sens, aller et retour. C’est-à-dire que chaque classe pouvait être un lieu d’émission vers l’ensemble des autres classes ou une partie d’autres classes et un lieu central pouvait diffuser par exemple des émissions de formation, diffusées nationalement, et qui allaient jusque dans les écoles, et en faisant en sorte que les enfants dans les écoles, en particulier le primaire, aient à leur disposition en plus de l’outil classique du tableau noir des caméras pour eux aussi. Comme je disais tout à l’heure que les habitants s’initiaient à la manipulation de cet outil, que les enfants en particulier en primaire s’initient aussi à ça, et donc le maire de Grenoble à mis l’accélérateur sur la mise en place du réseau de télédistribution et il m’a demandé techniquement et administrativement de m’en charger, donc j’ai pris la charge de la mise en place du réseau câblé à l’intérieur de la Villeneuve enfin d’abord entre les écoles puisqu’on a commencé par ça, c’est le plus urgent et ensuite entre un lieu central, une station centrale qui diffuserait les images nationales et des images produites localement qui commençaient à exister depuis au moins six mois un an. Et je suis rentré à ce moment-là, je n’y connaissais strictement rien et j’ai découvert là la complicité de la situation puisque, alors j’ai oublié tout ça dans le détail, mais je crois qu’un décret du Premier Ministre avait autorisé sept expériences en France dont Grenoble, ce qui nous permettait en théorie de se sortir du carcan des monopoles de diffusion et de production diffusion par les PTT, et de production par l’ORTF, pour pouvoir faire fabriquer des images localement et les diffuser localement. Mais il a fallu la rentrer dans un montage juridico-administratif un peu compliqué, que j’ai découvert sur le tas avec des gens d’ailleurs très gentils au niveau national qui ont expliqué aux péquenauds grenoblois comment il fallait faire, c’était le CCETT ces gens-là à Rennes qui nous ont aidé effectivement à monter tout ça et avec un certain nombre de politiques aussi. Ça a été laborieux sur le plan administratif d’abord, parce que le décret ne disait rien et qu’il fallait tout inventer, puis ça a été laborieux sur le plan technique parce qu’il a fallu faire un plan de fréquence, aller chercher des appareils que les Français ne fabriquaient pas, donc il a fallu chercher ça en Belgique, et puis on a tiré pendant des jours, voire des nuits, des câbles dans les sous-sols de l’Arlequin pour essayer d’arriver au résultat et on y est arrivé, puis de fabriquer une station centrale et un studio de production, puisque les gens du Vidéogazette étaient des producteurs mais n’avaient pas de mission en matière de mise en place des équipements.

Ils devenaient vos interlocuteurs et vous poussaient à accélérer tout ça ?

Voilà. Mais ça ne m’a pas empêché évidemment de m’intéresser non seulement aux tuyaux mais un petit peu aussi à ce qu’on mettait dedans.

C’est une raison qui est donnée à l’arrêt de l’expérience, les 3000 logements ne suffisent plus et la masse critique n’est pas atteinte.

Tout à fait. Moi je crois que l’opération s’est arrêtée au bout de trois ans pour pour au moins deux raisons. La première est celle qui importait beaucoup les politiques qui mettaient quand même un certain nombre de milliers de francs de l’époque dans l’opération, qui étaient critiqués évidemment par l’opposition politique à financer une opération de télédistribution qui fabriquait des produits qui avaient un côté un peu subversif même si ce n’était pas bien méchant mais quand même un peu subversif. Je pense en particulier à ce qui s’est passé, alors tout à l’heure vous m’avez demandé des souvenirs sur des produits, il y en deux moi qui m’ont apparus extrêmement intéressants pour le quartier, fabriqués localement avec des prises de conscience locale qui ont une portée politique, qui a fortement déplu évidemment à une partie du personnel politique local, c’est ce qui s’est passé au moment de la Révolution chilienne, enfin en tout cas de la fin d’Allende, d’autant plus que des réfugiés chilien sont vite arrivés à la Villeneuve et donc du coup on a eu une sensibilité à ça et il y a eu toute une série de choses qui se sont faites autour de ce coup d’état au Chili, et de l’accueil de réfugiés chilien, et la deuxième c’est… j’ai oublié. Ah si la deuxième c’est la grande grève autour de Lip à Besançon qui ont une répercussion ici syndicale et politique, puisque je me souviens que le Vidéogazette en tant que tel est allé couvrir les manifestations de Lip à à Besançon et que moi je défilais avec ma petite fille sur les épaules qui avait deux ans c’est à Besançon, il y avait le Vidéogazette qui était là et il y a eu une utilisation, une exploitation au sens noble du terme de tout ça. Alors ça c’est sûr que ça ne plaisait pas forcément à suffisamment d’acteurs à Grenoble. Puis le deuxième autre problème qui est peut-être même le plus important c’est que le projet au départ n’a pas été conçu pour desservir uniquement l’Arlequin, 2500 logements, ni même l’ensemble de la Villeneuve, 4000-4500-5000 logements suivant le périmètre qu’on prend, mais que l’investissement était d’une nature telle et d’un cout tel d’ailleurs, et son fonctionnement également, d’un cout tel qu’on ne pouvait pas le justifier pour une opération de quinze cent à trois mille logements, ce n’était pas possible. Et il avait d’ailleurs été conçu pour être le départ d’un câblage de l’ensemble de la ville de Grenoble et le rêve du maire à l’époque ce n’était pas de câbler l’Arlequin, son rêve en réalité c’était de câbler l’ensemble de la ville, son rêve c’était que le Conseil municipal ait lieu sur le câble et que tout le monde puisse le regarder. On peut remarquer d’ailleurs qu’aujourd’hui ce rêve est devenu, dans une certaine mesure, réalité, et avec un un élu, qui n’est pas sans cousinage avec les élus de l’époque. Et quand le maire s’est aperçu que pour des raisons qui étaient d’abord techniques et financières, on ne pourrait pas dans des délais relativement brefs, ça se comptait en années, arriver à câbler la totalité de la ville de Grenoble, à ce moment-là cette opération qui était le début de quelque chose et dont on voyait bien que ça serait le début de rien du tout de ce qui existait, ne pouvait pas se justifier et qu’à partir du moment où il ne pouvait pas y avoir développement sur l’ensemble de la ville, l’opération était vouée à s’arrêter c’était évident. Et c’est la véritable raison à mon avis, même si elle n’a pas été forcément expliquée comme ça.

Quelle était la relation de l’équipe du Vidéogazette avec la politique culturelle de Grenoble, avec Bernard Gilman ?

Alors ce sont des relations extrêmement proches, si d’ailleurs personnellement je me suis retrouvé dans la situation d’être un professionnel technique du câble, c’est parce que j’avais croisé ici ou là Bernard Gilman, Catherine Tasca, des gens comme ça qui étaient les acteurs culturels. Personnellement j’étais à l’époque un ingénieur relativement inculte, donc la proximité était plus le fait de contacts interpersonnels de gens que je viens de citer qui étaient dans une… alors ça c’est extrêmement important, j’avais trente ans à l’époque je ne savais rien de la télédistribution, je ne savais rien même de la culture en général et on était un certain nombre de gens comme ça, et ce qui a été absolument intéressant pour nous c’est que des plus anciens, plus aguerris ont été cherchés des jeunes gens comme nous, des jeunes filles, des jeunes femmes comme nous et leur ont dit : mais vous êtes surement capables de vous occuper de ça, c’est nous qui leur avons dit : mais vous êtes fous furieux. Mais si, mais si, allez-y. Donc ce sont des gens avaient trouvé des potentiels dans des acteurs, en particulier de la Villeneuve, mais pas seulement, et qui nous ont promu en quelque sorte malgré nous. Moi je me suis retrouvé dans des situations professionnelles où c’est le maire de Grenoble qui m’a dit : mais moi je suis sûr que vous allez y arriver, donc allez-y quoi. Vous avez trente ans, ce type c’est une statue pour des gens qui arrivent comme ça, et quand le maire de de Grenoble vous dit : mais si si vous allez y arriver, vous y aller quoi. Et bah ça marche, évidemment.

Vous avez ensuite exercé des responsabilités à Grand Place où l’expérience Vidéogazette a eue lieu en partie ?

Oui alors ça fait partie du projet aussi. Donc le projet c’était une diffusion si possible dans toute la ville, en attendant sur l’ensemble de la Villeneuve, d’images qui seraient fabriquées, enfin produites ou relayées localement dans un lieu central, et ce lieu central il a été provisoirement installé à l’Arlequin parce que c’était le premier lieu qu’on a fabriqué qui était le lieu central de l’Éducation nationale. Faut expliquer d’ailleurs à l’époque, on est à l’époque des équipements intégrés, c’est-à-dire que chacun des équipements n’appartient pas comme c’est le cas aujourd’hui, et c’est dramatique d’ailleurs, donc si on pouvait se ressouvenir de l’intérêt des équipements intégrés, je prends l’exemple du studio de production ou de relai de télévision, cet équipement était cofinancé par l’Éducation nationale, la Jeunesse et sports, la Culture, que sais-je encore j’en oublie sans doute, et du coup était géré collectivement par les administrations dépendants de ces différents ministères et de ces différents financements. Donc le premier qui a trouvé son financement et son lieu et qui était le plus urgent parce que la télédistribution c’était d’abord un outil pédagogique au service du projet pédagogique de la Villeneuve qui est essentiel pour comprendre le projet de la Villeneuve, il s’est posé d’abord au milieu des écoles de la Villeneuve, mais ce n’était pas sa finalité, la finalité c’était que cet équipement-là devienne à terme l’équipement plutôt spécialisé pour l’Éducation nationale et qu’on mette en place un studio central de production et de diffusion d’images qui ne serait pas dans l’Arlequin, d’ailleurs c’est tout à fait symptomatique, qui serait au centre de la Villeneuve et l’Arlequin n’est pas au centre de la Villeneuve, c’est le premier quartier, mais ni le seul ni le centre. Le centre de la Villeneuve c’est Grand’Place, c’est le centre commercial, d’ailleurs ça s’appelait comme ça, dans tous les plans qu’on produisait le quartier où il y a aujourd’hui Grand’Place, s’appelait quartier central, il y avait quartier 1, quartier 2, quartier 3, quartiers d’Échirolles 1-2-3 etc. et le quartier central, et donc le studio de production et de diffusion devait être dès l’origine du projet dans Grand’Place qui était un centre commercial qui en plus du centre commercial, des commerces eux-mêmes avait un certain nombre d’équipements publics, une bibliothèque ce n’est pas un hasard, une bibliothèque et un centre de production audiovisuel c’est la même chose en réalité, c’est le support qui change, mais le fonctionnement, les finalités tout ça c’est la même chose. Donc à côté d’une bibliothèque municipale il y avait le point central du réseau de télédistribution qui devait s’implanter, et il a été implanté dans Grand’Place et ça a permis dans une certaine mesure de sortir de la difficulté que j’évoquais tout à l’heure à propos de la fin de l’opération qui était la limite de la diffusion, c’est que ça a augmenté brutalement la diffusion, puisqu’on a équipé l’ensemble du centre commercial Grand’Place de prises bidirectionnelles où on pouvait envoyer les images vers des téléviseurs mais on pouvait aussi brancher des caméras et des micros pour fabriquer des émissions dans le centre commercial, et c’est comme ça par exemple que j’ai un souvenir absolument ébloui d’un d’un concert de musique classique, alors c’était Vivaldi, c’était Les Quatre Saisons, m’enfin quand même on met cinquante violons sur la place centrale d’un centre commercial, au milieu des caddies, des gens qui courent, des mômes qui cavalent de partout et hop on envoie du Vivaldi pour voir si les gens vont s’arrêter et en prendre dix secondes ou une heure et les gens se sont arrêtés et en plus il y avait des caméras tout autour puisque cette opération évidemment était mise en boite et rediffusée ensuite sur le réseau de télédistribution du quartier. Donc pendant près d’un an le Vidéogazette a fonctionné avec son centre dans le centre commercial de Grand’Place et avec une diffusion un petit peu plus large que si elle était restée sur Vidéogazette. On est loin du Vidéogazette à roulettes dans les coursives. Mais on n’est pas sur le projet sur l’ensemble de la ville.

Sur les quelques images de Vidéogazette que l’on a, on s’aperçoit que l’actualité politique locale est moins présente, elle est plutôt sociale.

C’est vrai. C’est vrai au moins dans ma mémoire qui peut être faillible mais c’est vrai que la politique communale on va dire, municipale n’est est pas très présente me semble-t-il, alors est-ce qu’il y avait de l’autocensure là-dedans on peut imaginer après tout. Il y a manifestement de ça j’en suis sûr, il y n’a pas de de pressions du pouvoir politique c’est sûr, la liberté est totale, je n’ai pas la mémoire de la moindre intervention, alors après on peut s’autocensurer dans une certaine mesure c’est possible. Non peut-être au fond qu’il n’y a pas de grands débats, je n’ai pas en souvenir de très grands débats. Alors peut-être un qui est l’implantation du tramway et les rues piétonnes, je crois qu’il y a eu une Agora ou deux qui ont qui ont dû parler de cette question-là. Mais il se trouve que le débat politique à Grenoble a beaucoup tourné autour de la Villeneuve elle-même, donc évidemment suivre le débat municipal c’était dans une certaine mesure parler aussi du bien-fondé de l’opération elle-même, de l’opération urbaine que représente la Villeneuve qui a été le le champ de bataille quand même de Dubedout à cette époque-là, de Verlhac c’était les débats. Je n’assistais pas aux débats du Conseil municipal à cette époque-là, ça a changé après, peut-être y’avait-il un recouvrement en quelque sorte de préoccupations dans ce domaine-là. Après il y a eu une influence de Daniel Populus qui était en charge de l’opération dont je me souviens quand même très bien que lui disait que, je n’avais pas imaginé d’ailleurs ça au début mais c’est tout à fait juste me semble-t-il, qui disait souvent qu’une information internationale quand elle est montrée et commentée localement devient une information locale, et c’est tout à fait juste. Je me souviens d’émissions en particulier, l’Agora ou de débats par exemple sur la question de l’avortement qui a été à cette époque-là, qui a beaucoup secoué y compris à Grenoble parce qu’il y a eu un mouvement très fort avec des professionnels de santé qui à Grenoble se sont engagés publiquement dans les manifestations, et je me souviens qu’il y a eu beaucoup d’émissions autour de cette question-là qui n’est pas une question Grenobloise, qui n’est une pas une question de la Villeneuve et c’est vrai que quand on fait venir un Grenoblois qu’on connait pour parler d’un problème qui est un problème ou une question nationale voire internationale, elle se localise, parce que celui qui vous en parle vous l’identifiez, c’est le prof à Sciences Po que vous connaissez, c’est la gynéco que vous connaissez aussi et qui viennent parler des questions-là. Et du coup je crois que la manière de ne pas être esprit de clocher, de ne pas regarder le nombril au Vidéogazette, c’était en fait de faire parler des gens d’ici de questions qui ne sont pas d’ici et ça change tout, et ça donne un intérêt formidable à la question, à partir du moment où elle est évoquée par votre voisin de palier, parce que si le prof de Sciences Po en question c’est en plus votre voisin de palier la conversation continue dans l’ascenseur quoi, or c’est ça qui s’est passé.

Quel souvenir vous gardez de la fin de Vidéogazette ? Est-ce qu’il y a une colère, une émotion particulière et est-ce que vous pensez que cela aurait pu continuer ?

Non. Ça n’aurait pas pu continuer de toute façon. Alors à titre personnel la fin du Vidéogazette généralement c’était aussi la fin de mon contrat en quelque sorte. J’ai été en charge du câblage de la Villeneuve, de l’installation de la station centrale dans l’Arlequin et du studio de production à Grand’Place, c’était fait. Donc moi à titre personnel je suis passé à autre chose, à titre professionnel, et comme j’ai beaucoup de mal quand même à séparer ma vie professionnelle de mon engagement militant ou social, du coup je suis un peu passé à autre chose donc vous posez la question à quelqu’un qui était dans une [rires] autre aventure en quelque sorte et donc je ne me suis pas retourné sur l’aventure qui se terminait, elle se terminait. Pour moi je pense qu’elle se terminait de toute façon parce que, alors là aussi je vais citer Daniel Populus qui disait à ce moment-là avec un peu de nostalgie, en tout cas de fatigue en quelque sorte : ce n’est pas parce que vous donnez un haut parleur à quelqu’un qui n’a rien à dire qu’il va se mettre à parler. Et je trouve que c’est une assez bonne réflexion sur les raisons de l’essoufflement du coup de la fin de tout ça, parce que ça ne s’est pas arrêté brutalement, ce n’est pas vrai, en fait tout ça a commencé à s’essouffler, on le sentait bien, les acteurs de la production locale, il y a la production locale et il y a la diffusion d’images qui ne sont pas produites localement, donc la production locale s’essoufflait parce que c’était une production d’un petit groupe de gens, toujours les mêmes, qui depuis trois ans étaient [rires] devant la caméra, derrière la caméra, avec leurs enfants dans les classes c’était un peu toujours les mêmes. Donc eux d’une part se fatiguaient, d’autre part je pense qu’ils devenaient fatiguant y compris moi, y compris nous donc je crois qu’il y avait un certain essoufflement, parce que le Vidéogazette c’est comme un journal d’ailleurs, si sa diffusion est trop restreinte on est dans l’entre-soi, on s’est à peu près tout dit et sauf évènement extraordinaire, on prend la Bastille on fait la Révolution, évidemment là on a de nouveau des choses à se dire, mais quand ce n’est pas le cas, tout ça fini par ronronner un peu. On a vu les limites de l’opération quand on s’est aperçu que c’étaient un petit peu toujours les mêmes qui étaient encore une fois devant ou derrière la caméra, on se demande alors pourquoi les autres ils ne viennent pas, on se doute bien que c’est parce qu’on fabrique des produits qui sont les nôtres, qui nous intéressent nous et qu’il y a une forme de nombrilisme quand même dans tout ça. Alors on le dit ou on le dit pas, on l’avoue, on ne l’avoue pas mais honnêtement je pense que le phénomène était patent. Après il y a une question que j’ai évoquée avec vous tout à l’heure qui est celle de la diffusion justement, à partir du moment où ça restait confiné à l’Arlequin même ou même au quartier 2, ça faisait quoi trois mille logements là-dessus quand vous avez une audience on sait aujourd’hui, des audiences de 2-3 % c’est absolument merveilleux, donc 2-3 % sur trois mille logements, vous vous rendez compte de ce que ça fait, quelques dizaines de personnes qui regardent une image que vous avez fabriquée en vous mettant à une dizaine pour la fabriquer, on est vraiment dans l’entre-soi, donc ça n’a de sens que si tout ça va se développer, que si d’autres acteurs interviennent, d’autres parents, d’autres syndicalistes, d’autres hommes politiques, d’autres habitants lambda qui se trouvent à avoir des choses à dire à d’autres gens. À partir du moment où ça reste sur l’entre-soi ça ne marche pas. Il y a eu un petit moment d’espoir avec l’implantation du réseau, du studio dans Grand’Place, puisque Grand’Place étant un équipement de l’agglomération, il y avait alors à ce moment-là des dizaines de milliers de personnes qui venaient dans Grand’Place et on a cru un moment que l’implantation dans Grand’Place allait fabriquer une forme de diffusion municipale, voire métropolitaine on dirait aujourd’hui, parce qu’on mettrait des caméras dans studio de production de Grand’Place, voire sur la place publique qui était un peu faite pour ça dans l’esprit des concepteurs de Grand’Place, c’est une agora la place publique de Grand’Place à l’époque, force est de constater que ça ne s’est pas passé, que la tentative a eu lieu, que des émissions ont été programmées sur la place publique de Grand’Place, mais que ça n’a pas déclenché l’engouement tout simplement parce qu’on arrivait à produire sur une dimension métropolitaine mais pas à diffuser, puisque de toute façon les images comment les diffuser, il aurait fallu avoir un mode de diffusion lui aussi métropolitain qui n’existait pas et dont on a bien vu qu’il n’existerait pas à court terme. Il existe aujourd’hui la télévision qui est produite localement, sur lequel je n’ai pas le moindre reproche à faire, on voit bien comment ça fonctionne, c’est une forme de télévision d’information locale avec les audiences qu’ont toutes ces chaines-là. Donc ça s’est arrêté parce que fatigue, limitation de la diffusion, usure du système et prise de conscience que la diffusion à l’ensemble de la ville n’était pas pour demain.

Est-ce que la question des rapports au Dauphiné Libéré, à la presse locale se posait ?

Alors le Dauphiné Libéré si je me souviens bien d’ailleurs il était dans la SEM qui a équipé, qui a câblé la la Villeneuve, il était me semble-t-il quelque part dans la SEM, je ne suis pas sûr mais il me semble bien. Il n’y avait pas d’hostilité, enfin il n’y avait pas, il y avait des rapports qui étaient des rapports très distants, très lointains, ni hostilité ni d’ailleurs engouement, bon c’est vrai qu’ils auraient pu s’intéresser à la production et ça aurait d’ailleurs donné une dimension municipale, voire métropolitaine à l’opération, ils ne s’y sont pas intéressés, je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle ils ne l’ont pas fait. Par contre les rapports étaient à l’époque quand même pas très cordiaux, parce qu’alors, c’est la vision qu’en a un habitant de la Villeneuve, parce que je n’ai pas dit, mais j’habitais aussi à la Villeneuve, c’est la vision qu’en a l’habitant de la Villeneuve qui est forcément une vision partiale, partielle, et forcément injuste d’ailleurs par rapport au Dauphiné Libéré lui-même, mais on a eu le sentiment d’une hostilité du journal, je dis on, les habitants de la Villeneuve en général. Les gens de l’équipe Villeneuve qui fabriquaient la Villeneuve dont j’ai fait partie pendant un certain temps aussi, on n’a pas rencontré de la part du média un intérêt objectivement sympathique, quand il y avait un intérêt, il était objectivement pas très sympathique. Et donc c’est plutôt nos erreurs, nos limites, les failles du système, les dysfonctionnements, il y en eu bien entendu, mais jamais personne n’a parlé, enfin jamais personne, jamais le journal n’a fait véritablement une mission d’information sur ce qui allait bien. Alors bien-sûr que les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne, et du coup nous on a vécu le média comme, si ce n’est un adversaire, du moins un média qui ne parlait de la Villeneuve que lorsque ça ne marchait pas. D’ailleurs les médias n’ont pas tellement changé, un récent accident, incident est un mot trop faible, une malveillance même de la part du service public de la télévision il y a deux ou trois ans à Grenoble montre bien ça. C’est la même chose, c’est-à-dire que du coup on s’est retrouvé dans la situation qu’ont connu les gens qui nous ont succédé par rapport à à un reportage sur France 2 où c’est la stigmatisation, et c’était la même chose. Le Dauphiné Libéré a été perçu par les habitants de la Villeneuve et par les acteurs de la Villeneuve comme quelqu’un qui ne s’intéresse à la Villeneuve que pour monter en épingle ce qui ne marchait pas, alors qu’en particulier l’expérience scolaire c’est le paradis pour nous enfants, ça a été le paradis pour mes enfants, et jamais personne n’en a parlé, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant dans dans l’expérience de la Villeneuve y compris dans sa partie câblée, y compris dans la partie image et dans la partie caméra. C’est mon fils derrière une caméra et se rendant compte de ce que c’est qu’une émission de télévision et aujourd’hui quand il regarde YouTube je suis sûr que ce qu’il a appris quand il était à l’école du Lac en faisant des émissions de télévision n’est pas sans intérêt dans sa manière de réagir aujourd’hui comme utilisateur d’Internet. Et si cette ces expériences-là avaient pu être généralisées d’une façon beaucoup plus grande les acteurs adultes d’Internet aujourd’hui qui ont quarante ans, mon fils a quarante ans aujourd’hui, les utilisateurs d’Internet aujourd’hui auraient une distance par rapport au média qui serait peut-être pas la même que celle qu’ils ont aujourd’hui s’ils avaient eu cette formation qu’on a essayé de mettre en place à travers Vidéogazette dans les écoles de la Villeneuve.

Une chose qui frappe quand on considère toute cette histoire c’est l’engagement personnel considérable des gens qui ont contribué à ce projet. Est-ce que vous vous considériez comme des pionniers, des militants ?

[rires] Non, pas du tout, on se considérait à cette époque-là comme des gens qui se faisaient plaisir [rires], c’est-à-dire qu’en fait, enfin être acteur du Vidéogazette vous ne pouvez pas savoir quel plaisir ça a représenté. On n’avait ni l’impression de faire une révolution culturelle, sociale ou quoi que ce soit, on avait l’impression de construire le cadre de vie qu’on avait envie d’utiliser et de le faire nous-mêmes avec des moyens bien-sûr qui nous est fourni par l’extérieur, mais de le faire nous-mêmes, et donc quand on est là-dedans dans le plaisir, c’est-à-dire que venir à une vidéo de programmation du Vidéogazette ce n’est pas une punition c’est un vrai plaisir, fabriquer une émission c’est un vrai plaisir avec des gens qui étaient devenus des amis, tout ça se faisait dans une espèce d’ambiance quasi festive, permanente. Ce sont les plus belles années de nos vies l’Arlequin, et donc on n’est pas du tout en train de se croire, en train de faire quelque chose de novateur, on est en train de faire ce qu’on a envie de faire. Nous étions en train de faire ici à Grenoble le rêve que j’avais eu entre Réaumur – Sébastopol et République en 1969 en disant métro-boulot-dodo c’est fini, on s’en va. On est parti, on est venu à Grenoble et on a fait ce qu’on avait eu envie de faire, voilà c’est tout, c’est pas plus malin que ça.

Dans les documents de l’époque Daniel Populus disait : une société qui se regarde ne peut pas ne pas changer. On sent une volonté de progrès social, de faire changer la société.

Oui, moi je ne suis pas dans ce trip-là personnellement mais oui c’est vrai je l’ai entendu aussi de la part d’un certain nombre de militants c’est sûr. Mais j’y crois peu, je crois beaucoup plus au fait que des choses comme ça qui ne sont pas d’ailleurs sans conséquences aujourd’hui, la situation politique grenobloise aujourd’hui est la fille de ce qui s’est passé à l’Arlequin en 1978, les acteurs de cette époque-là, alors certains sont effectivement des militants qui avaient un projet entre guillemets, mais la plupart d’entre nous n’avaient qu’un projet personnel en réalité qu’ils ont en grande partie réalisé. Je faisais la comparaison tout à l’heure entre le studio de production du Vidéogazette et l’atelier bois c’est vraiment la même chose, c’est-à-dire que s’il y a des gens qui prennent un plaisir à fabriquer des images et d’autres à fabriquer des bibliothèques ou des lits pour leurs enfants c’est exactement la même démarche. Et ce plaisir-là il a forcément une conséquence sociale d’ailleurs on le voit moins que le déplaisir parce que lui le déplaisir on voit bien qu’il a des conséquences sociales, parce que des gens qui sont mal ils sont forcément agressifs, ils sont dans des rapports interpersonnels et sociaux qui deviennent des rapports déplaisants et les quartiers partent… j’allais dire une obscénité mais ils partent en vrille. Le temps que ce système-là fonctionnait et que les gens se faisaient plaisir à l’Arlequin, plein de choses étaient possibles, même avec les difficultés qui existaient dès le début. Le premier jour de l’emménagement du premier locataire de l’Arlequin les difficultés, qui font qu’on est aujourd’hui dans la situation où on est, existaient, simplement c’était tellement contrebalancé par cette vie qui tournait autour du Vidéogazette comme de plein d’autres choses, il y a des gens qui faisaient du théâtre des nuits entières, nous on filmait voilà. C’est la même chose et ça a toujours été vrai dans toutes les sociétés humaines et dans tous les quartiers, il y a des chorales amateurs, des troupes de théâtre amateur, et des gens qui font du macramé, et puis les séniors qui s’initient à la manipulation des tablettes et des smartphones, c’est pareil.

Est-ce qu’il y a des choses que vous souhaitez ajouter ?

Je suis toujours étonné par l’intérêt que ça peut présenter après coup, justement parce que ça a été relativement banal en fait. On ne s’est pas rendu compte qu’on faisait quelque chose dont je crois aujourd’hui que c’est assez exceptionnel quand même, mais on en n’avait pas pas du tout conscience, on faisait ce qu’on avait envie de faire, et en plus je pense, je reviens là-dessus, que l’atelier bois ou l’atelier tissage c’est aussi exceptionnel que le Vidéogazette, ça laisse moins de traces aujourd’hui parce que ça fait moins rêver les sociologues ou les professeurs de Sciences Po, mais je pense qu’il y aurait le même travail à faire, il serait extrêmement intéressant sur le fonctionnement de ce qui a pu se passer à l’atelier fer ou à l’atelier bois. Et à l’atelier fer en particulier je me souviens que l’outil d’intégration des voyous de la Villeneuve de l’époque, parce que moi je suis née à Belleville à Ménilmontant, j’ai été un voyou de Belleville et de Ménilmontant, quand on est arrivé à la Villeneuve il y avait évidemment les voyous de la Villeneuve, comme il y en a aujourd’hui, et le lieu d’intégration qui a le mieux fonctionné pour, on va dire les jeunes qui étaient un peu en dehors de la plaque à l’époque, c’est l’atelier fer. L’atelier fer qui a été animé par un un élu jusqu’aux dernières élections municipales, quelqu’un qui est devenu élu il ne l’était pas à l’époque parce que ça réparait les mobylettes et les vélos. Et donc les mômes qui faisaient les cons ils avaient envie d’avoir une mobylette, et l’atelier fer c’était un endroit où les mobylettes qu’ils avaient plus ou moins piqués, ils venaient les trafiquer, les remettre en état, les faire marcher et ils faisaient une mobylette avec trois. Ça c’est la même chose que le Vidéogazette, on s’y intéresse peut-être moins, mais ça me parait avoir des modes de fonctionnement assez comparable finalement.

Oui c’est intéressant.

Excusez-moi pour les profs mais ça m’amuse quand même. C’est juste pour rire.

Non il n’y a pas de problèmes. Je suis sûr qu’il faudrait effectivement travailler sur l’atelier bois et fer, mais disons que peut-être les objets ont peut-être moins duré aussi.

Non bien-sûr.

On avait le sentiment que les programmes n’étaient pas faits pour être conservés dans le temps.

Les affiches on les brulait le lendemain, on ne les a pas gardées. C’est très différent, on parlait tout à l’heure, c’est peut-être un truc qu’on peut rajouter, on parlait tout à l’heure des rapports avec le monde de la culture et c’est très différent, je me souviens qu’à l’époque Bernard Gilman avait monté avec Catherine Tasca un petit groupe de réflexion sur la culture à Grenoble qui se réunissait à la Maison de la culture, et Daniel Populus était à cette réunion. Il y a eu quelques réunions sur une bibliothèque et une artothèque à la Maison de la culture qui ne s’appelait pas encore MC2, il y avait eu un débat là-dessus et moi ça m’avait paru très loin, enfin c’était deux formes, comment dire, c’étaient d’abord des gens qui ne se ressemblaient pas complètement, et des manières d’aborder la question qui étaient complètement différentes, la question était: est-ce qu’on va en plus du théâtre, des salles, est-ce qu’on va, oui ils ont fait, une artothèque où on pourrait emprunter des toiles, des choses comme ça. Alors évidemment des reproductions souvent ou des tirages mais je me souviens que je ne me suis pas trouvé à l’aise dans ce milieu-là, parce que leur manière d’aborder, c’est un peu compliqué, leur manière d’aborder les questions, d’abord il y avait toujours des discours théoriques avant de passer à qu’est-ce qu’on va faire, et que nous on n’était pas là-dedans, on n’a pas passé dix heures à essayer de théoriser sur la diffusion d’images ou la production d’images, on a pris la caméra. C’est complètement différent, et je me souviens que ces réunions sur est-ce qu’il faut qu’on fasse une artothèque, est-ce que les gens vont venir, quels sont les artistes qu’on va proposer à la location, est-ce que c’est une manière ou pas de dévaloriser la production artistique, est-ce qu’on fait concurrence aux galeries, comment les galeristes vont s’intégrer à tout ça, alors que nous on ne s’est absolument pas posé ce genre de questions. On était sur un mode culturel très opérationnel, très je fais, très, comment on dit fab lab là, je vais faire. Je m’aperçois maintenant en y réfléchissant qu’on n’était pas du tout dans la théorisation, on n’a jamais essayé de faire ça, peut-être Daniel Populus a essayé, mais nous pas. Donc nous je dis les habitants, les gens du comité, on n’était pas là-dedans, parce que notre objectif à nous c’était de faire vivre notre petit paradis local. C’était très égoïste en fait. Enfin.

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