Entretien avec Éliane Henry

Description

Entretien avec Éliane Henry.

Date :  23 novembre 2015
Lieu : Studio Guy Diard à la Maison des Habitants le Patio à Grenoble
Entretien : Gilles Bastin
Enregistrement, montage, transcription : Logan Charlot

Transcription de l’entretien

Comment êtes-vous arrivée dans le quartier de la Villeneuve ?

J’enseignais à Moirans, j’ai appris par la presse que s’ouvrait un collège expérimental à la Villeneuve, il se trouve, ça tombait quand même avec un épisode de ma vie, j’allais divorcer, et je voulais bien effectivement changer de lieu probablement, même si ça n’était pas si loin de là où j’étais, et donc je me suis renseignée auprès de ceux qui étaient chargés dans un bureau de la Mairie de recevoir éventuellement, ce qu’étaient les établissements scolaires qui allaient s’ouvrir à la Villeneuve. J’ai rencontré Rolande et Raymond Millot à qui j’ai demandé les conditions d’une candidature éventuelle à ce collège expérimental qui m’intéressait. Je les ai rencontrés, nous sommes devenus amis d’ailleurs très fortement par la suite, et j’ai commencé avec eux une première formation avec eux, sur leurs conseils, à une formation à la dynamique des groupes, et puis les formations se sont enchainées par la suite avec tout ce que, effectivement, la Villeneuve permettait comme formations professionnelles en tout genre à ceux que cela pouvait intéresser. Le collège expérimental m’intéressait parce que professionnellement tout ce qui était pédagogique ne pouvait pas me laisser indifférente et j’y ai trouvé effectivement matière à beaucoup de réflexion et à beaucoup d’expérience à beaucoup de satisfaction je dois dire.

La dimension de la communication avait été dès le départ au cœur du quartier ?

Dès le départ par justement la personnalité de Daniel Populus qui était extraordinairement forte et entraînante, et qui avait sans doute le projet de faire une télévision du quartier puisque je crois c’était, comment dirais-je, ça devait intéresser d’autres villes m’a dit un jour Maïtou Léviant puisqu’elle avait été contactée, elle qui arrivait d’une formation spécifique à la télévision à Los Angeles d’où elle arrivait en 73, elle avait été contactée par la ville du Havre qui avait l’intention elle aussi d’avoir sa télévision et elle savait que d’autres villes comme Lille je crois et Marseille étaient intéressées. Il se trouve que c’est Grenoble qui a réalisé ce projet qui était celui d’autres villes ou d’autres collectivités territoriales m’a-t-elle dit. À partir de là, Populus s’en est chargé, il avait rencontré ce couple de Michel et Maïtou Léviant à Los Angeles, il savait qu’ils avaient une formation effectivement, lui au cinéma, elle à la télévision et ils ont fait partie vraiment intégrante de Vidéogazette à partir de 73, peut-être jusqu’en, je ne sais quelle est l’année où ils ont quitté, en tout cas ils ont été ceux qui voulaient expérimenter deux choses, à mon avis, telles que je les ai connues, lui avait beaucoup travaillé avec l’Actor Studio et il partait du principe que l’on pouvait effectivement, on n’avait pas besoin forcément de comédiens professionnels pour réaliser en effet des émissions de télévision, moyennant quoi on a travaillé ensemble pendant, je ne sais pas combien de temps, mais en tout cas beaucoup. Et Daniel Populus de son côté était persuadé qu’une caméra c’était un stylo, avec lui déjà une école de Moirans, une classe de Moirans était venue réaliser des émissions de télévision à Grenoble, je me rappelle très bien qu’il se trouve que c’était surement pas par hasard que le recteur Niveau était présent, quand il a vu mes élèves produire ce qu’ils avaient évidemment longuement préparé avant, et être séduit par le principe effectivement de faire faire à des élèves des émissions de télévision. Par la suite à l’intérieur même de la Villeneuve tout un programme de formations à l’image a été faite par Honoré Parise, un prof de physique qui m’avait tiré d’affaire un jour, j’étais dans une réunion pédagogique, je m’entendais répondre quand je disais un petit peu ce que je faisais, on me disait : ah mais oui c’est facile quand on est prof de lettres, c’est facile quand ceci… et lui avait dit : bah moi je suis prof de physique et je suis sûr que je peux faire le programme de terminal de physique simplement en faisant photographier une bille qui tombe. J’avais [rires] trouvé que c’était une ouverture extraordinaire et et il nous a fait travailler. Alors le premier stage c’était formidable on partait avec des appareils photos, c’était la première fois que j’en tenais un, et il nous donnait un sujet comme on donne un sujet de rédaction finalement et je me rappelle très bien c’était : vous avez à traiter mouvement et immobilisme, avec ça vous partez, vous avez tant de pellicule, vous revenez avec tant de photos et on en discute quand vous revenez. Et au retour on avait un jury composé, d’ailleurs je me rappelle il y avait un peintre, il y avait des connaisseurs et on a une analyse de nos clichés qui n’était pas du tout, qui n’était pas tendre, mais qui nous obligeait effectivement à y retourner ensuite. Il y avait des analyses de l’image, tout le vocabulaire que l’on pouvait acquérir sur ça, et puis il y avait également l’utilisation des diapositives, c’était encore le temps des diapositives, on disait choisissez un slogan publicitaire et illustrez-le par des diapositives. Il y avait vraiment des sujets que je trouve aujourd’hui extraordinairement, je ne sais pas comment les qualifier mais c’était vraiment riche. Nous étions en apprentissage de tout, à tout instant, et dans l’enseignement j’ai le souvenir d’avoir effectivement toujours travaillé en cours avec du passage, des gens, des délégations qui venaient, je veux dire, j’ai des souvenirs des Italiens, des Canadiens, des gens d’ailleurs, des gens de passage, ou bien même des inspecteurs que notre travail alertait parce qu’il n’était plus évidemment dans ce que l’on pouvait attendre. Je crois là qu’il est intéressant aussi de noter que quelqu’un comme Bertrand Schwartz a été pour beaucoup dans justement la la prise en compte de la formation. Je ne sais pas comment le dire mais, on était toujours en formation, mais sans savoir qu’on était en formation parce c’était un bonheur que de travailler avec tous ceux que l’on rencontrait, et tous les mardis il y avait donc ce que l’on appelait l’assemblée générale où étaient effectivement convoqués tous ceux qui autour faisaient ce que l’on a appelé le Cepasc, c’est-à-dire qu’il y avait la présence effectivement de tout Vidéogazette, des parents d’élèves, des associations de familles, des enseignants et en fait le projet de la Villeneuve était quand même tenu par, j’ai envie de dire, un ensemble de personnes qui se réunissaient tous les mardis pendant deux heures, ça faisait partie de notre service, et je trouve que c’était une occasion effectivement de rencontrer quantité de gens que je n’aurais jamais rencontré dans un établissement traditionnel enfin ça reste quelque chose d’assez exceptionnel dans une carrière d’avoir eu ça quand même. Peut-être que c’est maintenant que je m’en rends compte, en tout cas il y a eu beaucoup beaucoup de plaisir et de bonheur.

Est-ce que vous vous souvenez de ce que vous faisiez faire à vos élèves, avec des caméras stylo ?

Je me rappelle que j’ai quand même un ancien élève, il faut dire que nous avions une population très particulière d’élèves parce que quand le collège s’est ouvert; j’ai envie de dire; il s’est ouvert sur le collège qui allait évidemment régler tous les problèmes scolaires, je ne dirais pas de la France entière, mais en tout cas la la population était quand même une population de majoritairement de cas, difficiles, d’élèves en difficulté, moi je découvrais à ce moment-là un élève dont je sais encore le nom, mais je n’ai pas besoin de le citer, qui a 13 ans ne savait pas lire, et moi je ne savais pas que des enfants ne pouvaient ne pas savoir lire parce que quand on enseigne dans le secondaire, l’apprentissage de la lecture est acquis. Enfin je n’ai pas besoin de le dire, je crois que j’ai travaillé sur la dyslexie comme jamais, quand j’ai rencontré des gamins qui ne savaient pas lire et, non seulement ils ne savaient pas lire mais ils savaient très bien cacher le fait qu’ils ne savaient pas lire, et lui il s’est vraiment investi dans tout ce qui était télévision ou cinéma et il a fini d’ailleurs par obtenir un prix d’Antenne 2 quand même quelques années après, ce qui n’est pas, j’ai envie de dire quand on voit… Il se trouve que c’est aussi un cas un peu dramatique parce que c’est le premier cas d’un jeune homme de 35 ans mort d’un AVC que j’ai connu moi, mais enfin ça veut dire que je l’avais un peu suivi dans ce qu’il était devenu. Il y avait donc des possibles comme ça que quelqu’un comme Populus avec son dynamisme pouvait, je dirais magnifier, même si du point de vue scolaire quotidien ce n’était pas toujours facile pour les enseignants. Mais on avait vraiment des gamins en difficulté c’est vrai, mais bon on avait choisi. Le CES était un CES expérimental, à un moment où tous les autres CES expérimentaient les groupes de niveaux, comme on allait abandonner après, la Villeneuve avait choisi l’hétérogénéité, c’est-à-dire qu’on avait effectivement, alors on va me dire l’hétérogénéité des classes et des acquis j’ai rarement vu ces différences-là, mais dans l’enseignement que l’on dispensait les choses pouvaient se faire comme ça et avancer. Effectivement, je crois qu’on a développé autre chose dans le style de la communication, ce qui me parait aujourd’hui frappant c’est la manière dont les élèves de la Villeneuve prenaient la parole, s’exprimaient oralement et devenaient tous délégués de classe quand ils arrivaient à Mounier, on leur avait au moins appris à causer, à s’exprimer et à oser dire, ce qui n’est pas rien quand même.

Vous avez travaillé avec Daniel Populus, Olivier Hollard qui venaient dans vos classes ?

Ah si je pouvais m’en rappeler comment ça se passait concrètement ça veut dire que j’aurais encore de la mémoire, ce qui n’est pas le cas. J’ai l’impression qu’il n’y avait pas… Il y avait quand même une différence à savoir que les heures de cours étaient quand même réglées, il y avait tant d’heures, les élèves n’ont absolument pas soufferts du manque de cours et ça c’était réglé et la classe se terminait quand même à cinq heures, évidemment les espaces ouverts pour tous, il n’y avait pas de cours de récréation, dès qu’un enfant sortait il était à l’Espace 600, il était effectivement dans l’Espace de l’Arlequin, et comment dirais-je, la part que j’ai toujours ignorée de Vidéogazette c’est la part justement qui était informative parce que j’ai envie de dire les professionnels comme Olivier Hollard, qui étaient les journalistes en fait de Vidéogazette, étaient sur le terrain, récoltaient les actualités etc. pendant que nous on travaillait avec les gamins. Je crois que je ne peux pas vous répondre, je ne sais pas comment ça se faisait, mais je sais qu’on passait des weekends ensemble mais à faire autre chose, j’ai peu travaillé avec Olivier Hollard. Je suis toujours en relation avec Françoise Vergniol que vous avez peut-être rencontrée, avec qui j’ai toujours une bonne relation, mais je passais du temps avec Populus on essayait de faire, à la maison, on avait essayé de faire un dessin animé pour témoigner de l’école maternelle, bon ça s’est commencé, ça ne s’est pas terminé. Avec Michel Léviant on a tourné, avec mon fils d’ailleurs, un bout de téléfilm qui n’a pas abouti non plus, enfin ça faisait partie, je crois, qu’il y avait quand même chez Populus l’idée que la télévision doit faire de l’information, doit faire aussi du divertissement, alors pourquoi pas des petits films. Je n’étais pas dans le secret de Populus, même si j’étais en très bons termes avec lui et que je le voyais peut-être plus que les autres collègues quelques fois.

Vous vous souvenez comment vous êtes entrée en contact avec Daniel Populus, avec toute cette idée de Vidéogazette ? Vous ne saviez pas qu’il y avait ce projet ?

Non je ne le sais pas, j’ai le souvenir seulement d’une réunion qui a été faite probablement par la municipalité de Grenoble à laquelle j’ai assisté et où il a témoigné de ce qui allait être fait et où je suis sortie en me disant voilà quelqu’un avec qui j’aimerais travailler. Et du coup j’ai travaillé avec lui. Mais vous savez le mot projet que tout le monde promène aujourd’hui, il était rare dans les conversations de l’époque, on l’a vu arriver avec la Villeneuve, mais ce n’était pas, comment dirais-je… Il y a combien, ça fait quand même, vous parlez d’il y a combien d’années, un demi-siècle ?

Oui, quarante ans oui.

Et les mots aujourd’hui, projets tout le monde en a, tout le monde en parle, mais on l’a vu arriver dans notre vocabulaire, et même quand il arrivait dans, justement les hautes instances, il n’était pas tellement courant dans la conversation, moi je ne sais pas quel était le projet de Populus, bon il était responsable de Vidéogazette, il s’était donné les moyens de se faire aider, il avait une équipe solide, mais peut-être qu’il vous répondra lui mieux que moi. Et ça l’intéressait effectivement que les gosses prennent en main l’outil de la télévision, et donc apprendre un outil ça pouvait passer par l’écriture d’un scénario, d’un story-board, puis l’acquisition de techniques, manier une caméra faire du travail sur le son, connaitre l’image, tout ça c’était certainement très évident pour lui, mais ça n’était pas dit, moi je n’ai pas eu l’impression d’être en formation de tout ça à ce moment-là, aujourd’hui je baptise ça des formations professionnelles acquises, mais j’avais l’impression que ça faisait partie d’un ensemble, mais je sais pas de quoi. Mais qui devait aboutir effectivement, je ne sais même plus la périodicité des émissions de Vidéogazette.

Est-ce que vous regardiez les émissions ? Est-ce que vous avez souvenir de l’Agora ?

J’ai des souvenirs de l’Agora du nom, mais je n’ai, alors je dois vous dire que personnellement j’ai eu mon premier appareil de télévision quand j’avais pris ma retraite, c’est-à-dire longtemps après, et que je n’avais pas la télévision. J’ai habité, j’ai essayé d’habiter l’Arlequin et je n’ai pas supporté, je veux dire que j’ai une allergie à la ville qui est un peu… bon, et donc j’y suis resté un an, mais j’étais toujours en train de travailler avec les gens de Vidéogazette, et avec le quartier un petit peu, avec les parents d’élèves. Je connaissais les associations, mais vraiment je ne peux rien vous dire de ça de clair parce que je me suis dépêchée d’aller habiter ailleurs après.

Est-ce que vous pensez que votre vie professionnelle a été influencée par cette expérience ?

Oui. J’ai eu un poste à Saint-Marcellin, je suis arrivée dans la France profonde. Les élèves m’ont accueillie : vous venez de la Villeneuve ? C’est vrai que c’est Chicago là-bas madame ? J’ai dit : non, pas tout à fait. Et puis j’ai du mal à m’habituer à un retour à la normale, et je n’ai jamais été perçue comme tout à fait normale par les collègues, ni par la hiérarchie, mais enfin j’ai toujours aimé mon métier et je crois que beaucoup de choses m’ont servie quand même.

Vous avez continué à faire de la vidéo ensuite ?

Non, curieusement mes enfants étaient beaucoup plus calés que moi par rapport à tout ça, ils disent que c’est quand même étonnant que tu étais la spécialiste de l’audiovisuel et que tu saches ne rien faire avec. Effectivement je n’ai jamais rien fait, je ne sais pas tourner un bouton, mais je savais faire faire. Peut-être parce que je ne savais pas le faire, je sais pas. Mais j’ai beaucoup appris sur l’image, c’est vrai, et puis sur les rencontres avec les autres, sur une communication avec les collègues, avec les autres, d’ailleurs j’ai été chargée de formation à la MAFPEN ensuite, et d’ailleurs la plupart des enseignants de la Villeneuve ont eu cette charge après, chargés de la formation des autres, ça voulait bien dire qu’on avait eu un socle quand même particulièrement important et je crois que Vidéogazette n’y était pas pour rien.

Comment peut-on aborder l’aspect politique du quartier avec Hubert Dubedout, de l’équipe municipale et des relations avec Vidéogazette ?

Comme une période pleine d’espoir. Étonnante. CES ouvert mais ouvrant aussi sur beaucoup d’autres choses, c’est ça c’est le mot ouvert qui me resterait là. Je ne sais pas comment le qualifier, j’avais l’impression de vivre comme une communauté ou une collectivité avec laquelle on ne pouvait être que bien. En tout cas moi j’y étais à l’aise, et je trouve très significatif que, puisque nous parlions, de François lors des obsèques, j’ai revu quelqu’un que j’avais pas revu depuis et je lui ai dit l’ASF c’était vous, l’Association… des familles. Quarante ans après retrouver quelqu’un qui vous retrouve comme si on s’était quitté la veille, ça veut bien dire quand même que nous avions des relations qui allaient de soi, on était dans le même milieu. Moi j’ai passé quarante heures par semaine dans l’établissement, enfin l’établissement, dans tout ce qui était justement la Villeneuve avec ces zones d’audiovisuel, avec aussi ses conflits, je ne veux pas du tout dire que les choses étaient toujours agréables, mais on apprenait à résoudre les conflits aussi. Moi je ne peux pas dire combien ma déception a été grande quand effectivement Dubedout a perdu la municipalité, parce qu’alors par contraste c’est peut-être à ce moment-là qu’on se rend compte. Quand j’ai vu la manière dont progressivement tout ce qu’on avait essayé d’ouvrir s’est refermé sur une politique [soupir] vraiment aujourd’hui je ne peux pas être, je ne viens plus à Grenoble mais je ne peux pas être indifférente à ce qui s’y passe parce que justement j’ai vécu cette période, je ne sais même pas quand, vous allez me le dire vous, quand s’est arrêté Vidéogazette ?

Vidéogazette s’est arrêté au moi de mai 1976.

Oui, moi je suis parti en 77, l’année suivante, j’ai quitté, je suis partie à Saint-Marcellin.

Est-ce que vous vous souvenez de la fin de Vidéogazette ? L’équipe s’est mobilisée contre l’arrêt des financements et de ces expériences.

Non, enfin moi mon avis c’est que c’était trop dangereux, je ne sais pas je trouve aujourd’hui encore étonnant, et il fallait quand même des gens comme, je pense à Schwartz… Je peux raconter une anecdote qui n’a rien à faire avec Vidéogazette, mais qui m’est restée quand même quelque chose, à savoir qu’il est venu un jour avec une délégation, rien que des inspecteurs qui se sentaient menacés disaient-ils, parce que nous avions refusé l’inspection individuelle, nous demandions une inspection par équipe puisque nous travaillions par équipe, et quand on a été avisé de l’arrivée de ce groupe d’inspecteurs, l’intersyndicale a désigné deux personnes pour représenter le mouvement qui refuserait de répondre aux questions des inspecteurs tant qu’ils refuseraient de nous inspecter par un, par équipe. Il se trouve que j’étais membre du SGEN et que j’ai été chargée justement avec une collègue du SNES de recevoir tout le monde et d’obéir à ce que l’intersyndicale avait décidé, à savoir : on ne répond à aucune des questions tant qu’ils n’ont pas accepté de nous inspecter par équipe. Et Bertrand Schwartz était là, il y avait donc des inspecteurs venus de la France entière quand même, nombreux, qui nous posaient des questions et puis nous avons effectivement posé nos exigences et j’entendrais toujours Bertrand Schwartz dire : il me faut prendre la parole, ici les inspecteurs qui craignent peut-être pour leur fonction, puisque vous refusez de vous faire inspecter comme c’est la pratique actuelle, mais j’ai déjà personnellement recyclé des gardes barrières, je crois que je pourrais aussi recycler des inspecteurs. C’était un moment qui a quand même détendu l’atmosphère et nous avons fini par répondre à leurs questions, mais là j’ai eu l’impression que l’institution Éducation nationale, qui avait ce collège-là qui était différente des autres, il y avait quand même à l’époque quinze collèges expérimentaux qui étaient dans les groupes de niveau que nous avions refusé, qui faisait parler de lui parce qu’il y avait effectivement les délégations venues du monde entier quand même, on avait toujours une délégation je m’en rappelle encore s’il faut raconter des anecdotes, quand l’Italie est arrivée, on avait décidé qu’on ne recevrait plus de délégation tellement on avait eu vraiment d’étrangers en train de venir voir ce que nous étions, ce que nous faisions, ce qu’était la Villeneuve, et les Italiens sont arrivés dans notre assemblée générale du mardi, ils ont commencé par nous dire, à nous faire des compliments tels en nous disant nous étions tous beaux, tous jeunes et tout [rires], si beaux à regarder qu’ils étaient ravis d’être là, on a pouffé de rire et on a répondu à leurs questions, mais on était toujours ouvert sur le monde qui venait de façon telle que c’était dérangeant probablement pour toute l’institution scolaire, plus qu’on ne l’imaginait à l’époque. Et quand Schwartz disait qu’il avait déjà recyclé les gardes barrières et qu’il recyclerait c’est comme ça qu’il avait fini son intervention, qu’il recyclerait sans problème les inspecteurs, je crois qu’il était sincère en plus. Donc on était dérangeant quand même.

Schwartz était le recteur de l’Académie ?

Schwartz oh non mais Schwartz a été quelqu’un qui avait travaillé à la formation professionnelle et à, comment dirais-je, à la formation professionnelle de toute la Lorraine, qui était à ce moment-là en train de fermer ses usines, et qui a fait un travail considérable sur la formation professionnelle des adultes et qui exigeait que nous ayons, je pense que dans notre taf nous avions une heure de formation professionnelle des adultes, c’est comme ça que j’ai eu moi des des étrangers en formation avec une heure de mon travail, il fallait effectivement former les étrangers à l’apprentissage du français, entre autres, il y avait, enfin il y avait vraiment toute une organisation qui à mon avis mettait un petit peu en péril l’institution.

Vous vous considériez comme des pionniers, des militants à l’époque ?

Oui. Mais oui. Ah oui forcément parce que l’année d’avant que le collège ouvre, tous les mercredis moi j’allais rencontrer les équipes qui allaient peut-être venir travailler, vous savez c’est rencontrer tous ceux qui allaient être nos collègues de l’année suivante pour savoir quelle charte nous allions adopter, ce qu’elle allait signifier, ce que nous allions faire, non c’était vraiment, effectivement c’était dangereux pour l’institution scolaire telle qu’elle fonctionnait et telle qu’elle continue à fonctionner. Nous avons défendu l’hétérogénéité à tous les niveaux, alors que les groupes de niveaux c’était quand même faire fonctionner, c’était ça la mode à l’époque, les autres établissements expérimentaux travaillaient sur les groupes de niveaux, on mets les meilleurs, les moyens, les autres, et nous nous avions : non c’est l’hétérogénéité que l’on travaille et on prend les gamins là où ils sont, je ne dis pas que nous ayons réussi, on a réussi là où les autres n’allaient pas, mais on n’a pas échoué non plus, parce qu’on a quand même été, bien-sûr qu’on a été, comment dirais-je, inspectés, surveillés et nous avons dû avoir les mêmes épreuves que les autres établissements, comme nous avions des conditions quelques fois bien plus difficiles dans l’hétérogénéité à tous les niveaux. Et nous en sommes bien sortis, enfin moi j’ai le souvenir d’une évaluation où je craignais un petit peu les résultats quand même. Quelques fois ça se passait pas bien, j’ai le souvenir de règlements de compte par bandes interposées, ça me fait [rires] encore quelques fois un peu mal quoi, mais il y avait quand même de l’enthousiasme au départ, et des possibles ça c’est sûr.

Est-ce que vous considériez aussi qu’il fallait éduquer les enfants à la critique de la télévision, des médias, qu’il y avait une dimension plus politique dans l’apprentissage de l’image ?

Je suis obligée de vous répondre de là où j’étais, c’est-à-dire que moi j’ai appris la critique de l’image par nécessité avant d’en faire en quelque sorte. Le temps était quand même relativement bref, mais produire des images, ce que ça représentait pour les élèves, c’est vrai que ça rentrait dans la formation qu’on leur donnait quand même, parce que c’est curieux, j’avais l’impression moi que quand j’étais en apprentissage avec les spécialistes, en quelque sorte de l’audiovisuel, j’avais à transmettre immédiatement à des élèves qui étaient bien plus dégourdis que moi face à une caméra, ils avaient beaucoup moins de problèmes que j’en ai eu moi ça c’est clair, comme aujourd’hui. Enfin ça c’est encore plus net pour l’informatique, et donc j’ai l’impression que les élèves ils étaient en coformation avec les enseignants qui voulaient bien se former à ça effectivement. Je réalise maintenant en revivant avec vous le peu de temps que l’on a eu pour mettre en place ce qui était pourtant plein d’espoir et de générosité au départ, moi je garde la nostalgie des premières années où des possibles s’ouvraient, il y avait [soupir] quand même que là que j’ai passé quarante heures par semaine dans un établissement, enfin on ne se quittait pas, il y avait toujours quelque chose à faire, à dire, à partager [silence] et d’ailleurs c’est significatif que finalement tous les amis que j’ai moi c’est des amis de l’époque, ça veut dire aussi quelque chose d’un point de vue de la relation que l’on peut avoir dans les milieux du travail avec des gens avec qui il faut partager ce que l’on vit au quotidien. Et puis on était quand même dans la création, c’est étonnant comme période, faut dire que 68 n’était pas loin derrière nous. Je suis pas sûr d’avoir répondu à votre question.

Quand on vous écoute on sent un peu de nostalgie ?

Oui, parce qu’on a touché des tas de possibles chez les gosses en particulier c’est vrai, mais même dans la relation professionnelle avec les autres. Travailler en équipe, c’est un beau mot, ça se fait, mais là nous étions obligés de le faire c’est extraordinaire quand on le réussit, comme c’est reposant, l’impression qu’on n’est jamais seule alors que ce n’était pas le cas avant, j’ai envie de dire ni après parce que moi j’ai réussi à faire des équipes là où je suis, où j’ai fini par échouer après, parce que je pouvais pas m’en passer.

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