Entretien avec Denis Réquillart

Description

Entretien avec Denis Réquillart.

Date : 9 novembre 2015
Lieu : Studio Guy Diard à la Maison des Habitants le Patio à Grenoble
Entretien : Gilles Bastin
Enregistrement, montage, transcription : Logan Charlot

Transcription de l’entretien

Comment êtes-vous arrivé au quartier de la Villeneuve aux début des années 70, en 1974 ?

Au départ il y a une image, c’est une histoire que j’ai déjà raconté beaucoup, mais il y a une image d’un dépliant sur la Villeneuve que j’ai trouvé, je ne sais pas par quel biais, un jour où j’habitais à l’époque Strasbourg, en 1973 ou quelque chose comme ça où avec une amie sociologue qui était dans une agence d’urbanisme on a regardé ce dépliant. C’était la première esquisse de promotion de la Villeneuve disons dans des cercles qui étaient des cercles d’urbanisme d’habitat, d’animation de choses comme ça, enfin bon des cercles professionnels ou militants, et c’est vrai que la grosse tâche verte du parc et puis le choix de l’habitat très dense avec un parti pris architectural très fort avec, comment dire, des éléments de choix qui étaient très très affirmés, ça a vraiment tout de suite intéressé beaucoup. Et on s’est retrouvé à quelques-uns à fouiller un peu, à l’époque Internet n’existait pas, on pouvait fouiller en téléphonant, en posant des questions, en allant sur place, en écrivant des courriers, on a fait tout ça. Et très peu de temps après je me suis retrouvé ici, j’étais à l’époque, je faisais mon service militaire, donc j’ai profité d’une permission pour venir à Grenoble, regarder la Villeneuve, ça m’a autant plu que le dessin qui était proposé, et par faire ce qu’à l’époque on pouvait faire très facilement, c’était une époque très différente, c’est-à-dire aller taper à des portes en disant je cherche du travail, est-ce vous avez du travail ? Et moi ce qui m’intéressait à l’époque, j’étais journaliste en Alsace, et ce qui m’intéressait c’était de travailler avec l’équipe Vidéogazette, donc la première porte à laquelle j’ai frappée c’est ici, dans le studio de Vidéogazette et je suis tombé sur la secrétaire d’abord qui m’a dit : oui on a besoin de journalistes, et Populus ensuite qui m’a dit : non, on n’a surtout pas besoin de journalistes, nous on est pas pour le journalisme professionnel, on est pour une forme de militantisme sur l’information qui est très différente, on pense que tout le monde doit pouvoir accéder etc. etc. On a beaucoup discuté, de là datent effectivement des liens d’amitiés qui existent toujours, et puis on a clos l’entretien, enfin lui a clos l’entretien en me disant tu devrais aller voir du côté de la structure qui réunit un peu tous les équipements de la Villeneuve, le Cepasc d’une part et d’autre part le service municipal d’information parce qu’il y a du boulot dans ces trucs-là et peut-être que tu trouverais de quoi te bricoler quelque chose. C’est exactement ce qui s’est passé et je suis allé effectivement voir le principal du collège qui faisait fonction de directeur de l’ensemble des équipements, je suis allé voir l’élu en charge de l’information, Pierre Frappat, et je suis allé voir je ne sais plus qui encore et il en sorti au bout de très peu de temps un poste de chargé de relations publiques sur la Villeneuve, de chargé de communication sur les équipements de la Villeneuve et de relation avec l’équipe Vidéogazette. Et après c’était à moi de faire le boulot pour que ça se fasse dans le sens que je voulais. Du coup le temps passé sur l’équipe Vidéogazette a évidemment cru de plus en plus au fur et à mesure de mon intérêt dans l’histoire et de l’intérêt que pouvait l’équipe Vidéogazette à m’utiliser, puisque j’étais le premier journaliste à venir dans cette équipe. Voilà le démarrage, et en même temps la vie de la Villeneuve était très riche, j’y étais complètement investi etc.

Vous aviez connaissance du projet Vidéogazette ? C’est ce qui vous a attiré ?

C’est d’abord le quartier qui m’a attiré, et tout de suite la capacité que je pouvais avoir comme professionnel d’information à intégrer une des équipes et c’était celle-là.

Quelle perception vous aviez à l’époque de ce Vidéogazette ?

Alors pour se remettre dans le contexte de l’époque, moi j’avais un peu participé au tout début de l’agence de presse de Libération à Strasbourg, on était dans les tous débuts de cette aventure de presse-là avant même le journal, dès le début du journal aussi, il y avait un petit journal de contre information qui s’appelait [inaudible] du peuple, auquel je participais aussi, il y avait des tas de choses qui étaient aussi de cet ordre-là. Il y a eu un peu plus tard les premières radios libres, les années 76 c’est quelques années plus tard, et un petit peu à la fois donc Vidéogazette s’inscrivait là comme quelque chose qui était à la fois dans la mouvance et en même temps pas du tout dans la contre culture. C’est-à-dire c’était à la fois une alternative et en même c’était quelque chose de très institutionnel, c’était une association reconnue, financée par des pouvoirs publics, entré dans un dispositif expérimental, dans le plan câble etc. Donc c’était à la croisée des chemins et c’était évidemment l’objet de polémiques très importantes donc on était tout le temps, enfin moi je me suis toujours senti sur le fil du rasoir entre l’attrait pour l’expérience à titre, à la fois on va dire politique au sens très large du terme et professionnel, et les questions où l’aspect critique dans la mesure où je ne pouvais pas ignorer qu’un certain nombre de mes amis étaient extrêmement critiques par rapport à cet essai de télévision, pour des raisons très différentes. D’une part il y en avait qui étaient très téléphages, c’était très bien porté à l’époque, il y en avait d’autres qui, tout en ayant la télé chez eux, pouvaient effectivement être beaucoup plus intéressés par les médias alternatifs papier, radio etc. tous ceux qui ont porté des radios libres en particulier, et puis il y avait tous les gens qui, pour qui la vie de quartier c’était d’abord et avant tout par le contact en direct, en face à face, les réunions, les choses comme ça, les fêtes, que ça passait pas du tout par un canal, une médiation technique. Donc ça c’est une vraie question sur laquelle je n’ai toujours pas de réponse, je pense que effectivement l’époque à beaucoup changé mais je n’ai toujours pas de réponse, je pense qu’on peut avoir plusieurs types de médiation et qu’on peut bien utiliser une palette assez différente, mais à l’époque c’était plutôt ou ça ou ça. Ça c’est donc un changement assez considérable.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de tenter l’expérience, d’y aller ?

L’idée que même quand on a des voisins qu’on connait bien et quand on a des voisins qu’on croise mais qu’on ne connait pas bien, l’idée qu’une médiation pouvait éventuellement, comment il faudrait dire ça, maintenant on dirait structurer ou même augmenter le lien social, à l’époque on disait pas du tout ça, mais on disait bon on peut faire des contacts, faire en sorte que des gens se connaissent. On n’est pas tout à fait dans Meetic j’ai rencontré mon amant chez… enfin c’est mon voisin devenu mon amant grâce à Meetic quoi mais on était un peu dans la même, que parfois il faut passer par des canaux qui sont lointains pour effectivement faire fonctionner la proximité. Je pense que c’était le tout début de cette sphère de médiation qui après n’a cessé de prendre de l’importance, on parle même pas des réseaux sociaux, mais qui fait qu’on vit maintenant dans un monde où il y a toujours un tiers quelque part dans la relation même avec avec quelqu’un en face à face. À l’époque on était vraiment dans quelque chose qui était très débutant, mais moi je faisais partie des gens qui se disaient c’est peut-être intéressant de passer par ce tiers médiation pour renforcer quelque chose ou pour initier quelque chose, pourquoi pas initier quelque chose, sachant que la Villeneuve était un creuset de métissage, de rencontres avec des gens qu’on n’aurait jamais croisé ailleurs etc. Mais j’arrivais d’Alsace en plus donc c’était un monde quand même beaucoup plus divers que celui que j’avais pu connaitre, peut-être qu’il fallait passer par des dispositifs techniques qui permettaient effectivement de faire en sorte que les gens se retrouvent chacun à peu près au même niveau grâce au dispositif, chacun avec une égalité de statut qui était plus importante que dans le face à face où on avait des disparités culturelles qui étaient peut-être beaucoup plus importantes. La suite a montré que la télé c’était quand même aussi une une accessibilité qui était très inégalitaire. À l’époque on ne le savait pas trop, on essayait et il y avait dans toutes les équipes qui tournaient autour de Vidéogazette des gens tellement différents qu’effectivement on pouvait y croire, on pouvait tout à fait y croire.

Dans les documents de l’époque Daniel Populus disait : « Une société qui se regarde par l’intermédiaire de la télévision ne peut pas ne pas changer. » Il y a une dimension de progrès social, quelque chose que vous partagiez ?

En même temps Louis Quéré écrivait à ce moment-là Des miroirs équivoques donc on ne pouvait pas non plus ignorer que la télé ce n’était quand même pas tout à fait enfin c’était un miroir qui n’était pas plat, qui nous donnait à voir des trucs qui n’étaient pas tout à fait conformes à la réalité si tant est qu’on puisse donner à voir quelque chose qui est conforme à la réalité, enfin qu’une représentation c’est déjà autre chose. Mais je suis tout à fait d’accord, toujours d’accord avec cette idée de Populus c’est-à-dire qu’on mettait un coin quelque part dans les habitudes comportementales et dans les façons d’être les uns vis-à-vis des autres, surtout, encore une fois, dans une société très largement mixte, métissée, avec des tas de gens venant de tous les coins de France et du monde et qui avaient besoin effectivement de dispositif pour faire bloc, pour faire groupe quelque part. Donc je pense qu’il y avait nécessité, Dubedout l’a très bien dit dans le document qui a cité au Magasin, c’était la fin d’un débat célèbre de 75 sur les finances municipales et c’est la première apparition à la télé d’Alain Carignon et Dubedout clos en disant : pour nous la municipalité sortante il est important de mettre beaucoup d’outils en place pour faciliter l’organisation, la création de cette nouvelle société qui est faite de bribes et de morceaux qui viennent de partout, de gens qui viennent de quantité de cultures différentes. Donc c’est un des enjeux, c’est ça.

Quel était votre rôle dans le projet ? Vous n’étiez pas dans l’équipe de réalisation, vous participiez à l’animation, au débat. Comment cela fonctionnait quotidiennement ?

Je participais surtout à la partie information, donc si on regarde les bandes je suis dans l’Agora, si on écoute les bandes je suis dans Radio-matin et tous les essais de radio sur le câble qui ont été fait à des périodes différentes, je suis dans les émissions de débat et d’information et je suis très peu dans les émissions de divertissement ou d’animation enfin peu importe, c’est vraiment la fonction d’information sur laquelle j’ai cherché ma place et sur laquelle je l’ai trouvée. Après il peut y avoir effectivement des éléments comme les Agora par exemple qui étaient toujours une après-midi très ouverte, il y avait aussi de la musique, il y avait aussi du spectacle, il y avait aussi un aspect festif dans les Agora qui ressort quand même je crois quand on les regardent, bien-sûr je me mêlais aussi de ça, mais ma fonction c’était quand même beaucoup autour de l’information. Donc avec Olivier Hollard on était souvent en duo où on se renvoyait la balle, l’un menant un entretien, l’autre le suivant ou le second, ou le contraire, mais effectivement on se complétait quand même beaucoup.

Dans l’objectif de créer du lien, est-ce qu’il était facile de faire venir les gens, de les faire participer ? On a quelque fois le sentiment que ce sont les mêmes qui participent, comment faisiez-vous, quel était votre constat à l’époque ?

Je pense qu’une des faiblesses, mais aussi une des forces qu’on avait les uns et les autres c’est qu’on habitait ici, donc on sollicitait aussi beaucoup les gens qu’on connaissait dans le quartier et les gens qui étaient dans le quartier c’étaient nos voisins, nos amis, mais c’était aussi beaucoup tout ce qui se vivait au plan associatif qui était quand même d’une richesse, déjà maintenant la Villeneuve est d’une grande richesse associative, mais à l’époque c’était un peu l’enfer quoi tellement il y avait de choses, c’était vraiment effarant, on aurait pu passer de réunion en réunion si on avait voulu. Donc il y a cet aspect-là, l’aspect réseau on va dire, mais il y a aussi c’est vrai à cette époque-là où la télé était un média assez nouveau, c’est encore vrai maintenant je crois quand on sollicite quelqu’un pour participer à une émission de télévision, il y a des gens qui disent non par principe, mais la grande majorité des gens est quand même intéressée à se frotter aux médias audiovisuels en général. Alors après maintenant on se pose des questions sur l’audience, qui vous représentez, qui vous paye, est-ce que le mode de financement correspond à mon éthique etc., on peut se poser des tas de questions, à l’époque on ne pouvait pas. Donc il y a plein de gens qui sont venus en toute bonne foi en se disant il y a une télé de quartier on y va sans se préoccuper ou sans savoir, ça peut être une question sans réponse ou pas de question, sans savoir s’il y avait de l’audience, si on touchait le public, le syndicaliste de la boite qui était en train de couler et qui venait crier désespoir help us etc. Je veux dire il ne pouvait pas forcément savoir s’il y avait des gens au bout du fil qui étaient capables de se dire c’est une cause digne d’intérêt je vais faire quelque chose, ou bien s’il n’y avait personne, donc pour eux c’était un haut-parleur qui valait bien le mégaphone des manifestations quoi, je peux reprendre une… enfin caricaturer un peu, mais il y avait de ça, et puis c’était une manière de se frotter, beaucoup de gens des organisations associatives, syndicales, politiques etc. se sont frottées à la télé via Vidéogazette, c’était une forme d’apprentissage des médias audiovisuels. Ça c’est très important pour l’époque, on évoquait tout à l’heure les jeunes qui se sont formés au cadrage, à la prise de vue, au montage, au mixage, etc. mais il y a aussi beaucoup de gens qui se sont formés à comment se comporter devant une caméra en venant à l’Agora, en participant à une émission etc.

C’est le cas d’Alain Carignon aussi ?

Mais je suis persuadé que si on lui posait la question il ne renierait pas ça, en tout cas nous on a eu beaucoup le sentiment que dans ce débat il avait quand même bien utilisé les possibilités qu’il avait comme tout citoyen grenoblois.

Il y avait une dimension très forte de lien avec les écoles sur le quartier. Vous disiez dans un autre entretien que c’était une école de communication sauvage pour plein de jeunes. C’était important à l’époque ?

Tout à fait. Très. Très et puis c’était très vivant, c’est un aspect du réseau qui est très vivant, c’est-à-dire qu’il y a plein de gens qui débarquent et puis qui, encore une fois l’époque est plus facile, on n’allait pas vous demander ni carte d’identité ni carte professionnelle ni quoi que ce soit, c’est l’intérêt qui prime donc à partir du moment où il y a effectivement plein de gens qui arrivent en disant mais moi j’ai jamais tenu une caméra, ça m’intéresse je veux faire du cinéma plus tard, vas-y mon gars, tu viens samedi après-midi et puis vous serez 2-3 et vous vous relaierez, tu seras avec machin qui est plus âgé que toi qui a déjà une maitrise de la chose qui te montrera, et puis tu peux faire un stage de montage derrière, enfin je veux dire c’est assez simple de mettre ça en place à partir du moment où on a une petite équipe assez soudée. Du coup il y a plein de gens qui sont venus là et qui en ont profité et qui parfois ont fait carrière derrière dans les métiers audiovisuels, du cinéma, du son, de l’image, de la communication, de la photo, que sais-je encore. Donc je pense qu’il y a effectivement tout un aspect de cercle plus ou moins étendu sur lesquels je pense beaucoup de Grenoblois pourraient avoir des choses à dire, et quand on vient sur l’école Jean Miguet a formé des générations de gamins qui sont passés par les écoles primaires de la Villeneuve, Michel Col derrière au collège a formé des générations de collégiens qui sont tous passés tenir la caméra, mettre le micro correctement, vérifier le son etc., et qui font ça peut-être en se rappelant pas du tout qu’ils l’ont appris au collège ou à l’école primaire, mais peut-être en s’en rappelant, je sais pas, ça serait intéressant effectivement de retrouver les copains d’avant là, des années 70-80 pour leur demander ce qu’ils en ont fait.

Quand on regarde aujourd’hui on a le sentiment d’un engagement personnel incroyable de ceux qui ont contribué à l’histoire de Vidéogazette. Est-ce que vous vous considériez comme des pionniers, des militants ?

Tout à fait. Mais il ne faut pas le considérer uniquement sous l’aspect altruiste, c’est-à-dire que ce qu’on recevait en retour était au moins aussi important, c’est-à-dire qu’on avait l’impression de défricher, mais on ne défrichait pas pour les générations futures, on défrichait aussi pour nous. On a inventé des choses, on avait la possibilité de faire avec un outil assez fabuleux, qui à l’époque n’existait pas dans tous les endroits du monde, donc les gens de FR3 à l’époque nous regardaient quand même avec un drôle d’œil, en se disant mais qu’est-ce que c’est que ces espèces de militants associatifs là qui viennent bouffer sur notre pré carré, nous on a fait des études, ce qui était tout à fait vrai, on est des professionnels, ce qui est à tout fait vrai, on a un matériel autrement performant, ce qui était tout à fait vrai, on fait autre chose comme émission, c’était Rhône Alpes Auvergne à l’époque, France 3, enfin FR3, donc Grenoble devait couvrir une région, qui est maintenant la grande région Auvergne Rhône Alpes dans très peu de temps. Nous on avait le sentiment d’avoir des moyens beaucoup plus petits mais à une échelle tellement plus réduite que bien évidemment on avait la possibilité de l’utiliser beaucoup mieux et d’être beaucoup plus en contact, après tout quand on sortait avec une caméra si quelqu’un voulait nous envoyer des noms d’oiseaux à la figure il avait toute possibilité de le faire en disant qu’on était vendu, qu’on était des salauds, qu’on était etc. enfin je veux dire on pouvait interpeler dans le tournage d’une émission, sur le marché, les gens qui tenaient la caméra ou qui parlaient derrière le micro. Donc dans cet aspect il y a une interaction tout le temps et je trouve que c’est quand même extrêmement intéressant, c’est-à-dire qu’on a l’impression oui de contribuer à quelque chose, oui d’inventer quelque chose, mais on a aussi le sentiment de recevoir beaucoup, et puis d’avoir un statut quelque part aussi qui fait qu’on existe dans la communauté d’une manière ou d’une autre, c’est c’est un élément qui a son importance quoi.

Vous disiez dans un entretien que vous étiez une tribu avec ses codes, on disait le Vidéogazette et pas la Vidéogazette. Qu’est-ce que vous vouliez dire exactement ?

Il y a des passages de Bourdieu à relire là, mais c’est une manière de marquer son territoire que de mettre un certain nombre de… pas de manière très consciente au départ je pense, mais de mettre un certain nombre de totems quelque part ou de petits bouts de codes qui font qu’on se parle entre nous d’une manière telle qu’il y en a d’autres qui se sentent exclus, ou s’ils ne sont pas exclus, on les exclut d’une manière ou d’une autre, ou on le fait encore une fois de façon très inconsciente. Alors j’ai pris l’exemple du Vidéogazette parce que c’était un objet qui revenait régulièrement, et j’ai un souvenir, je sais pas si je l’ai cité à Léa quand on a eu cet entretien il y a quelques années, mais je me rappelle très bien du fils de Jean Leclerc, Raphaël à l’époque 10 ans, venant me voir un samedi après-midi, j’étais au boulot etc. enfin bref, lui je l’avais connu tout petit, Jean était parti, il revient avec ses enfants, il passe me voir au boulot et hop je dis à Raphaël : et toi tu dis quoi quand tu parles de Vidéogazette, la Vidéogazette ou le Vidéogazette ? Il me regarde il me fait : le Vidéogazette ! Je me suis dit ça c’est incroyable. Évidemment lui il n’a pas d’autre référence que ça, mais nous tous les gens qui n’étaient pas dans l’équipe Vidéogazette ou dans l’association disaient la Vidéogazette et nous on disait le Vidéogazette, parce c’était le code, l’élément de code. Il y avait je sais plus quelle télé communautaire québécoise qui s’appelait le vidéo je sais pas quoi et donc on avait repris l’article masculin, c’était ça le point de départ, mais en fait c’était un marqueur qui permettait de dire si je dis le je suis dans l’équipe, je dis la je ne suis pas dans l’équipe et bon voilà c’est un exemple mais il y en d’autres qui disent attention petite tribu, nous sommes entre nous et nous le marquons, nous le disons à l’extérieur. Je pense que les médecins du Centre de santé avaient une autre manière de dire la même chose, les profs du collège pareil, enfin il faudrait faire un peu d’ethnologie là pour aller rechercher ça mais je pense qu’il y aurait des choses qui sauteraient aux yeux d’un observateur un peu éloigné maintenant avec trente ans de décalage.

Vidéogazette s’est arrêtée en 1976, faute de moyens notamment du côté de l’État. Quel souvenir vous gardez de la fin de cette expérience ?

Alors j’ai surtout le souvenir de la manif du 1er mai 76 sauf erreur, on avait avec les caddies qui trainaient comme toujours, on utilisait les caddies, on avait fait un espèce de char pour célébrer la fin du Vidéogazette pour rappeler en fait un soutien un peu militant, il devait y avoir une pétition à signer ou je ne sais pas quoi, et où évidemment comme toujours à l’époque dans les manifs du 1er mai tous les gens folklo, c’étaient forcément des gauchistes, donc c’étaient forcément les services d’ordre syndicaux de la CGT au premier chef, mettaient ça de côté ou poussaient plus loin pour que ne soit pas confondu avec les gens sérieux, donc j’ai le souvenir d’une manif qui dans mon souvenir en tout cas, un grand beau temps de début mai, enfin très festif, avec le côté très villeneuvois et très effectivement libertaire gaucho tout ce que vous voulez, peu importe, mais pas tout à fait dans l’institution même syndicale et qui faisait qu’effectivement on a enterré quand même de façon assez festive Vidéogazette, même si ça nous faisait mal aux tripes de nous dire qu’on arrêtait ça là. Et en même temps j’en profite, je réagis à votre façon de dire, vous dites : l’expérience Vidéogazette, et c’est quelque chose que je n’ai pas entendu depuis longtemps et je me dis, mais on a toujours entendu parler d’expérience Vidéogazette et nous on s’est toujours battu en disant, comme pour les écoles d’ailleurs, il faut arrêter de parler de l’expérience de la Villeneuve, si c’est intéressant comme expérience, alors ça doit devenir du langage courant, ça doit devenir de la pratique courante, alors ça doit passer dans le commun, et je pense qu’on l’a tellement intégré que du coup on est sans doute dans un décalage par rapport à un certain nombre de gens pour qui c’est quelque chose qui est une expérimentation qui peut avoir porté ses fruits, mais qui n’existe plus, bien-sûr que ça n’existe plus.

Vous auriez continué si cela avait été possible ?

Ah ça je ne sais pas. Parce qu’on était à la croisée des chemins, alors financièrement, politiquement etc. Politiquement pour être très clair, il y avait la présence d’Alain Carignon qui arrivait, on ne le savait pas mais on l’avait quand même vu arriver, il y avait surtout le tournant de l’union de la gauche donc il y avait le PC et un certain nombre de satellites on va dire, sans penser à mal du PC, qui entraient dans la majorité à l’époque socialiste et radicale de gauche et GAM de Dubedout pour le troisième mandat et on savait très bien que c’était un des points sur lequel il pouvait y avoir du tirage dans toute la stratégie d’information et de communication de de la troisième équipe Dubedout entre 77 et 83. Donc ça on savait très bien que ça serait un moment pas très facile, il y a toujours une section PCF importante à la Villeneuve et il y avait toujours des discussions très âpres avec les militants communistes qui distribuaient l’Humanité Dimanche etc. enfin bon sur le marché quand Vidéogazette se mêlait un peu de la vie locale où vous tournez, donc il y avait à la fois de l’intérêt, il y avait des militants PC dans l’association et en même temps on sentait que ça frottait toujours un peu. Vous ne savez sans doute que dans l’équipe il y avait Honoré Parise qui était effectivement un des membres du Parti communiste et qui était toujours le, comment dire, très intégré à l’équipe Vidéogazette, mais toujours aussi sur une position qui était un peu différente du reste. Donc il y avait cet aspect-là, cet enjeu-là qui était difficile à gérer, il fallait le gérer on l’aurait géré je pense. Après on revient du coup peut-être à ce que vous disiez sur l’expérience, mais peut-être que d’inventer les choses c’est plus intéressant que de les faire durer, c’est-à-dire que quand on passe à quelque chose qui est sur son air, qui prend un fonctionnement un peu général, alors peut-être qu’on commence à être dans les routines, dans les choses comme ça et peut-être que c’est moins intéressant. Troisième élément il y avait à l’époque donc l’association Téléquartiers et Michel Leullier en parlera mieux que moi, qui visait à câbler l’ensemble de Grenoble, en tout cas des quartiers proche de la Villeneuve et un des enjeux c’était que Vidéogazette devienne la télé de l’ensemble de ces quartiers, et donc on changeait complètement de territoire et ça c’était à la fois très intéressant et en même temps on changeait de sujet quasiment, parce que la communauté à l’échelle de cinq quartiers ce n’est pas pareil, je ne sais pas si on peut parler de communauté à ce moment-là, même si maintenant on utilise le mot communauté de cette façon-là je veux dire les contacts avec Vigny-Musset, la Villeneuve et Vigny-Musset, Villeneuve avec Village olympique c’est quand même deux mondes qui ne se connaissent pas très bien, donc qu’est-ce que ça fait, ça fait une communauté sous prétexte que c’est Grenoble Sud, sous prétexte qu’il y a du câble ou de la télé en commun, sous prétexte qu’on est au sud de je ne sais pas quoi, la Maison de la culture enfin bref, c’est pas tout à fait évident. Donc là il y avait des des choses à creuser, mais c’était peut-être difficile de l’imaginer depuis ici, il fallait donc imaginer quelque chose de polycentrique et on savait qu’il n’y avait pas l’argent, on savait qu’il y avait la crise, Raymond Barre commençait à prendre ses marques dans les ministères à l’économie en particulier, enfin bref, on savait qu’il n’y avait plus d’argent public.

Quels sont vos meilleurs souvenirs de cette période ?

Il y a des choses très différentes. Il y a évidemment les Agora parce que c’est une vraie Agora, c’est-à-dire un forum ouvert, avec tous les défauts du système, il y avait du bruit dans tous les coins, c’est pas toujours facile de travailler, mais bon voilà, une fois qu’on a la règle du jeu, ça se fait à l’époque à l’Espace 600 qui n’a pas de sièges on est une époque assez différente, donc on est sur les gradins, c’est un espace très ouvert, je veux dire un studio comme l’Espace 600 c’est quand même, enfin tout le monde n’a pas ce genre de d’outils, on peut aller et venir, il y a des gamins qui courent, des gens qui font de la musique, l’équipe suivante qui se prépare, on peut aller dans l’entrée fumer sa clope si on en a marre enfin il y a vraiment énormément de facilités, tout est très libre comme fonctionnement, on n’est pas du tout dans des systèmes cloisonnés, où on doit passer plusieurs portes. Donc ça c’est forcément quelque chose qui est à la fois toujours un peu, on prend des risques, parce qu’on ne vit pas non plus chez les bisounours donc n’importe qui peut faire irruption et casser la figure de tout le monde, ça nous est arrivé d’ailleurs etc. mais on n’est pas non plus dans un monde où les protocoles sont tels qu’il y a aucun évènement ne peut arriver. Là au contraire on voit arriver tout d’un coup quelqu’un qui a dit qu’il viendrait, mais il est venu accompagné et il demande si c’est grave, voilà il a un copain qui joue de la guitare donc des choses comme ça et hop on fait la sauce avec ça. Alors ce n’est pas forcément réussi, mais je ne suis pas sûr qu’on ait beaucoup regardé toujours pour vérifier que ça allait, mais je ne suis pas sûr qu’on était très intéressé à se mettre dans la posture de celui qui regarde l’émission derrière et qui essaye de la valider comme téléspectateur, pas seulement comme contrôleur de la qualité de l’image, du son, de la qualité de la communication. Donc je pense qu’on s’est très peu mis dans la posture du récepteur, on s’est toujours mis dans la posture du producteur et c’est bien plus simple évidemment parce que du coup le plaisir qu’on peut avoir à faire une émission, du moment qu’on sent que ça colle, que le public répond… Alors l’autre élément que je voulais dire c’est le public justement, on fait des émissions en direct, l’intérêt c’est qu’il y a du public, on fait des émissions en direct dans un espace comme l’Espace 600, il y a du public et il y en a souvent beaucoup, il y a 100, 200 personnes et du coup ça fait du bruit et tout, mais c’est aussi très vivant, donc on peut aussi s’apostropher, il y a des gens qui veulent aussi poser une question, il y a des gens qui disent que : mais moi j’ai vu le spectacle dont vous parlez, je voudrais vous dire l’émotion que j’ai ressenti. Ça c’est des moments de pur bonheur quand on est en train de faire de la télé, évidemment la vie qui s’exprime comme ça sans qu’on l’ait sollicitée, même si on est dans la représentation il n’empêche on a le sentiment qu’on participe de la vie sociale de manière très très forte. Donc ça c’est tout le plaisir qu’il peut y avoir à être dans un espace ouvert, dans un dispositif très précis techniquement parlant et en termes de sémiologie quand on regarde un peu ce qu’on fait on est quand même très contraint, mais la sensation qu’on a c’est une grande liberté quand même et d’une grande capacité d’interaction avec le public, grande capacité d’interaction avec les autres partenaires, les interlocuteurs puisqu’il y a des gens qui se rencontrent sur le plateau de l’Agora qui prennent l’habitude de se croiser aussi ou qui se croisent régulièrement dans la vie et qui se trouvent là d’une autre manière donc qui investissent des relations un peu différentes, ça ce sont des éléments qui sont très positifs. Dans le plaisir moi que j’ai eu, puisqu’il y a un peu ça dans votre question aussi, le plus grand plaisir je pense c’est à la radio que je l’ai ressenti parce qu’il y a un plaisir de la radio, je suis pas du tout un consommateur de radio, je crois que je déteste ça même de plus en plus quoi le crincrin de la radio m’énerve, mais le plaisir qu’il y a à faire de la radio est irremplaçable j’ai vraiment pris mon pied à faire Radio-matin, puis Radio G derrière et d’autres. Enfin je trouve qu’il y a un plaisir, une facilité dans le dispositif technique aussi là qui est bien plus grande, donc une impression de jeu avec le média qui est extrêmement forte de complicité avec d’autres, avec ce micro qui est à la fois une barrière mais qui est en même temps un quatrième quoi, avec un public qui est effectivement tout près, quasiment juste là derrière. Ça c’est passionnant, c’est extrêmement intéressant, je viens de la presse écrite a priori et j’en ai fait plus que les médias audiovisuels dans l’ensemble de ma vie mais quand même ce contact avec le public est quand même tout à fait passionnant, ça rapproche du spectacle vivant, mais ça n’est pas du spectacle vivant, c’est autre chose.

Sur les réactions avec le public, il y a eu une tentative de faire un feedback. On voit dans les programmes des petites réactions dans les coursives. Il y avait un souci de savoir ce que les gens pensaient.

Plus encore de l’association Vidéogazette, qui était portée par des habitants, et donc il y avait ce souci-là aussi de dire, alors on pourrait dire deux objectifs, un premier qui est de dire que pense le peuple, et un deuxième qui est de dire il y a des gens qui regardent la télé, vous avez beau dire que personne la regarde notre télé, il y a des gens qui regardent la télé, la preuve on a eu des réactions, donc c’était une manière aussi de dire, encore une fois on était une époque il n’y avait pas de sondage, on ne savait pas qui regardait qui regardait pas, donc la seule façon qu’on avait de faire c’était de dire moi j’ai rencontré trois personnes sur le marché qui m’ont parlé de l’émission d’hier, donc vous faites comme vous voulez, si vous voulez que ce soit une toute petite télé de quartier qui n’a pas de public vous avez raison de le dire, mais en même temps, excusez-moi, mais j’ai été acheté mes œufs ce matin, il y a des gens qui m’ont parlé de l’émission d’hier donc il y a quand même des gens qui regardent, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse moi. Donc c’est une manière un peu qualitative, un peu plus quantitative peut-être quand on le met dans un bulletin parce qu’on dit monsieur machin ou trois personnes. À part ça, on ne se faisait pas non plus trop d’illusions sur combien de personnes sont au bout de la ligne. Je crois qu’on a du tenter plus d’une fois de dire vous pouvez téléphonez dans le studio, mais on pouvait téléphoner pour dire si vous êtes là quoi, mais je ne suis pas sûr qu’on avait de quoi mesurer le différentiel électrique qui nous permettrait de dire il y a mille personnes qui nous ont appelé.

On a un peu le sentiment que l’équipe ne s’intéressait pas trop à préserver tout ça, à faire en sorte que cela puisse être revu un jour. Ce n’était pas la préoccupation centrale ?

Pas centrale, mais que les archives étaient quand même relativement tenues et c’était le fait notamment de Guy Diard et de Jean Leclerc qui étaient l’ingénieur et le technicien du studio parce que d’une part quantité de gens avait besoin régulièrement d’avoir accès à l’orchestre machin ou le disque truc, ou la bande vidéo de etc. Et d’autre part parce qu’il y avait effectivement la nécessité légale de disposer de documents si jamais il y avait une interpellation ou quelque chose comme ça, donc je pense qu’on devait même, comme une petite association, on devait avoir quand même un minimum de cahier des charges donc quelque chose qui devait être classé, il y avait une secrétaire dans l’équipe donc elle devait aussi faire ça Madeleine.

Est-ce qu’il y a aussi des mauvais souvenirs liés à cette histoire ?

Ouais, des moments où on a le sentiment d’être complètement à côté de la plaque ou pas compris dans ce qu’on a voulu faire, ça je pense qu’on en a ramassé 2-3 fois des vertes et des pas mûres. Pour compléter un peu en reliant les deux choses avec ce que vous disiez tout à l’heure sur les documents avec le feedback là, j’ai le souvenir d’une exposition à laquelle j’avais participé sur le réaménagement du quartier ou l’aménagement du quartier, c’était peut-être au début de la place des géants, enfin de l’extension vers le quartier 2, à l’époque on disait ça comme ça, les Balladins. Je me souviens très bien que j’avais beaucoup bataillé pour qu’en bas des panneaux de présentation il y ait une place laissée à ce qui pourraient être des réactions du public, donc ça devait aussi porter dans cette époque-là, ça devait être aussi quelque chose sur quoi on commençait à s’intéresser quand même d’un peu plus près à ce qui pouvait être la voix des usagers, même si on ne disait peut-être pas ça encore de cette façon-là, le feedback. J’ai des souvenirs aussi d’irruptions dans l’Espace 600 violentes qui se sont pas très bien finies, c’est pas arrivé très souvent mais enfin c’est arrivé 2-3 fois. Effectivement c’était pas très très drôle, donc ça c’est pas forcément des bons souvenirs, après on se retrouve à aller soigner les bobos et à se congratuler mutuellement en se disant quand même… Bon ça fait un peu bizarre. C’est vrai que je pense que je racontais la manif du 1er mai 76, mais on a quand même vécu assez durement la mise à mort anticipée, je pense que là il y a eu quand même du blues, du bourdon pendant un moment en se disant bah merde on a bossé depuis trois ans sur ce truc-là, il y a quantité de choses qui se sont faites, ce n’est pas juste, il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose qui ne va pas du tout, donc ça c’est ouais, ce n’est pas des bons souvenirs. Il y a toujours eu un peu d’hostilité entre des équipes du Cepasc qui regroupait l’ensemble des équipements et Vidéogazette, parce que c’était des cultures différentes et qu’il y avait peut-être un peu de concurrence sur les subventions, la répartition des moyens, des choses comme ça. Donc oui il n’y a pas forcément toujours des bons souvenirs sur des engueulades internes, des choses comme ça, mais bon ça fait partie de la vie.

Après Vidéogazette en 1976, vous partez immédiatement vers la mairie à nouveau pour faire du journalisme municipal ? Ou vous restez au CAV ?

Non, je pars directement parce qu’une partie de l’équipe est partie en fait, Populus a pris la responsabilité du service et on est parti… Qu’est-ce qui est parti avec… oh je ne saurais plus, faudrait que je cherche un peu ça, mais on était 2-3 à partir à ce moment-là et à intégrer l’équipe du service municipal d’information du troisième mandat Dubedout enfin avec comme adjoint à l’information Michel Destot.

Il y a une part de Vidéogazette qui vous a accompagné ou c’était autre chose ?

Non ce n’était pas autre chose, mais nous on pouvait le porter, les autres pas forcément. En plus il y avait quand même un service municipal qui existait qui était formé de deux attachés de presse, dont un historique qui était Lucien Ratel qui était là depuis je crois 1965 ou 66, donc qui avait accompagné les premiers pas de Dubedout en politique ou quasiment et un autre… bon voilà, ça reviendra c’est l’âge, qui Escolan, Patrice Escolan, qui est arrivé lui juste avant que Populus prenne le service et donc avec Lucien Ratel on avait de bonnes relations parce qu’il connaissait déjà pas mal, c’est lui qui avait fait tous les articles sur la Villeneuve pour le journal municipal, il avait suivi un peu tout ça de près même si ce n’est pas sa culture il connaissait les gens. Avec Patrice Escolan c’était une autre culture, lui était plus dans la communication, les médias, il était un peu fringuant, mais il habitait la Villeneuve donc on avait des liens aussi, on s’entendait bien et en même temps on des façons d’être qui étaient conflictuelles donc il a fallu du temps pour faire une équipe avec tout ça, ça ne s’est pas fait du jour au lendemain, il a fallu l’intégrer d’autres dimensions à celle de Grand Place, on parlait de Pierre Pavy, qui a tenu un temps là sur les fonctions d’animation publique de Grand Place, c’est une fonction d’information et d’animation publique. Après il y a eu les essais du côté de la télématique avec toute cette façon d’utiliser le minitel, pour une information publique, un début d’information publique, un premier on pourrait dire presque un site Internet donc, avec les les machines de l’époque, et puis Radio G en 81. Donc sur une période assez courte mais une expérimentation radio pour savoir comment une radio publique locale pouvait exister, donc voilà c’était un peu tout ça. Donc c’étaient des gens assez différents, la grande capacité qu’avait Populus c’était de lancer des projets, de trouver des gens, puis d’essayer de faire une équipe avec ça, il avait toutes ces qualités-là, en même temps il fallait qu’il avance et il était fonceur, donc parfois ça passait ou ça cassait ou les deux, et donc forcément il y avait toujours des casseroles qui trainaient d’une manière ou d’une autre, des gens qui suivaient plus ou moins, des choses qui marchaient bringuebalants, cahin-caha. Moi j’ai un souvenir très passionné de cette période-là aussi on a inventé plein de trucs, puis je sais pas quand on a 30 ans et qu’on est dans ces trucs-là alors que partout ailleurs tout se referme parce que c’était ça la période, c’était vraiment la nouvelle société de Chaban-Delmas de 72, et quand vous regardez le milieu des années 70, certes il y a quelques réformes de société importantes, la loi Veil c’est 76 donc c’est juste à ce moment-là, mais il y a quand même beaucoup de choses qui se ferment déjà à ce moment-là et on est dans des crispations sociétales qui sont extrêmement importantes. Donc nous on avait le sentiment quand même de toujours avancer. Après 83 ça a été la fin d’une période, il y a eu des changements profonds, moi je suis parti en 83, juste au moment de l’arrivée de Carignon, enfin juste après l’arrivée de Carignon.

Comment est-ce que vous percevez l’évolution de la télévision depuis cette époque, par rapport à ce que vous avez essayé de faire ? Est-ce que vous avez le sentiment que vous étiez des précurseurs ?

Non je pense qu’il y a effectivement des choses qui sont très communes à ce qui se joue maintenant. Moi je ne suis plus du tout télé, enfin j’ai toujours une télé chez moi que je n’allume strictement jamais, donc quand elle est utilisée c’est pour mes petits-enfants parce qu’eux ils sont plus friands de télé que nous, et surtout de consommation de films et de documents, mais donc la télé pas du tout un média qui m’intéresse a priori, qui m’intéresse plus du tout, pour être clair. Dans l’évolution des médias actuels c’est vrai que ce qui m’horripile le plus c’est le côté café du commerce dans le feedback il y a quand même beaucoup de ça, café du commerce, je pense que déjà quand je travaillais aux Dernières nouvelles d’Alsace à Strasbourg le côté des lecteurs que je pouvais croiser ou dont je pouvais avoir connaissance m’horripilaient un peu parce que c’est vrai qu’à l’époque il fallait écrire, ou il fallait téléphoner donc ça restreignait quand même beaucoup la capacité du grand public disons, à faire du feedback, et donc les gens qui écrivaient ou téléphonaient c’étaient forcément des emmerdeurs, il n’y a pas d’autres solutions, c’était forcément des gens qui ralaient parce qu’on avait mal orthographié leur nom ou parce qu’on ,’avait pas tenu compte du fait qu’ils avaient posé une question dans une réunion publique sur les crottes de chien etc. Enfin bref, donc c’est une partie de feedback que je range dans café du commerce, c’est-à-dire dans les choses qui franchement ne m’intéressent pas, parce que c’est brouhaha, les petites choses, mais c’est bien, on en parle entre voisins, puis ça va après on va pas non plus en faire tout un plat quoi. Dans café du commerce je dois dire que que tout ce qui est commentaires de forum et et d’articles dans toute la presse sur Internet en général m’horripilent de plus en plus donc je m’abstiens de la même façon, donc toute cette partie, toute cette fonction un peu, aller on va dire forum, communautaire au sens médiatique du terme, je pense c’est quelque chose qui effectivement m’intéresse de moins en moins, et du coup, je pousse un peu plus loin ma réponse c’est vrai qu’il y a toute une partie des débats audiovisuels, si on peut les appeler comme ça, ou de la fonction de discussion, de confrontation qui m’intéresse aussi de moins en moins parce que je crois que ce qui m’intéresse dans la partie débat c’est l’échange d’argument, c’est la confrontation mais au sens où on va à un moment ou un autre aboutir à soit des positions bien tranchées, soit quelque chose qui va dans le sens, pas d’un consensus, mais d’un compromis à un moment donné d’une idée qui pourra faire consensus, ça m’intéresse beaucoup, et je l’ai pratiqué dans d’autres dispositifs. Mais s’envoyer des noms d’oiseaux ou se couper la parole systématiquement, ne pas aller jusqu’au bout des arguments des autres, ça ne m’intéresse pas du tout, ça ne m’a jamais intéressé en fait, c’est-à-dire que tout mon travail de journaliste a toujours été d’essayer non pas de donner la parole de façon interminable aux gens, mais d’essayer de faire en sorte qu’ils puissent être écoutés, quitte à ce que je leur dise à un moment, je continue d’animer des débats donc les gens me connaissent comme ça, à la fois ils savent que je vais leur laisser la parole et ils savent aussi que je les ai complètement sous le regard, que s’ils vont trop loin à un moment il faut qu’ils me regardent pas, mais à ce moment-là je vais me déplacer, je vais aller sous leurs yeux leur dire non, vous dépassez le temps, il y a quelque chose qui ne va plus quoi. Donc je crois qu’il y a à la fois la nécessité que les gens puissent aller au bout de ce qu’ils ont à dire, tout en gardant l’idée qu’un média c’est un média donc on a besoin d’avoir un rythme, on ne peut pas s’éterniser trois minutes sur un sujet même très profond, ou alors c’est un autre format, c’est autre chose, je veux dire c’est un entretien de longue durée, c’est un 52 minutes, c’est autre chose. Dans une discussion il faut que ça aille plus vite, il n’y a pas de problèmes, mais il faut que les gens puissent puissent avoir le droit de porter un argument jusqu’au bout quand même.

Sur Agora c’était déjà la façon dont vous perceviez le débat et votre rôle d’animateur ?

Oui, mais quand je regarde maintenant des Agora je me dis mais c’est insupportablement long ce truc-là, on a aussi changé d’époque je pense, il y a des gens qui ont parlé on voit le geste qu’on a, je l’ai encore dans le bras gauche, du micro qu’on finit par soutenir tellement c’est long. Non non, on vit avec un rythme complètement différent, je pense qu’on était des apprentis à l’époque, complètement.

Est-ce qu’il y a un aspect que vous souhaiteriez aborder ?

Peut-être qu’il y a tout un aspect sur, comment dire, le le rapport à l’enfance, c’est-à-dire l’éducation. J’ai cité Jean Miguet tout à l’heure, moi j’ai toujours été très épaté par le travail qu’il a fait faire à des gamins dans des classes à une époque où l’école de la Villeneuve était quand même une réalité assez exceptionnelle par rapport à ce qu’est l’école en général, mais quand on reprend Amusade dont vous avez dû voir quelques numéros, quand on reprend les émissions faites par les enfants, quand on voit les essais de montage, quand on voit ce qui défile, il y a des références à la télé de l’époque qui sont qui sont quand même assez étonnantes, avec l’idée de s’amuser avec la télé, l’idée de jouer avec le média audiovisuel qui à l’époque n’était quand même pas très répandu, il y avait 2-3 émissions au niveau national qui jouaient avec les codes télévisuels et qui étaient très mal perçues ou très bien perçues mais il y avait des fans et des contradicteurs très importants. Ça c’est certainement quelque chose, enfin si moi j’ai des questions encore maintenant c’est vraiment autour de ça, c’est qu’est-ce qu’ils en ont fait ces gamins ? Comment est-ce qu’ils regardent la télé ? Comment est-ce qu’ils en ont fait quelque chose dans leur vie de tous les jours, dans leur boulot etc. ? Est-ce que le fait qu’ils aient été confrontés à la télé comme ça, en allant regarder dans le moteur, en tournant des images, du coup en se disant je filme ma mère, mon père ou mon voisin de palier ou mon voisin de classe ou mes copains etc. Dans un autre genre pendant plusieurs années j’ai été associé au à Des enfants s’en mêlent qui était le journal d’opinion de l’école des Charmes, une des écoles de la Villeneuve qui n’existe plus maintenant, école primaire, et Des enfants s’em mêlent c’était une parution papier, tous les deux mois à peu près, qui était huit pages format A4, qui était faite avec et pour les enfants, mais pas seulement pour les enfants, pour aussi les adultes, qui était vendu au marché, c’était vendu par abonnement pour certains etc., qu’on faisait à la photocopieuse, mais qui était faite avec, comment dire, une méthode assez professionnelle quoi et l’intervention d’une graphiste et de moi comme journaliste entre guillemets puisqu’à l’époque je ne l’étais plus mais j’avais quand même un métier dans les pattes, et l’objet c’était vraiment ça, c’était non pas que des adultes, fussent-ils professionnels, travaillent avec des enfants, mais que des enfants travaillant avec des adultes, notamment professionnels, puissent faire un journal. Donc ce n’était pas démago comme projet ou populiste du genre aller les enfants ce que vous dites c’est forcément bien, non, c’était : il y a des règles à respecter c’est un média, il y a de l’orthographe, il y a de la grammaire, il y a tout l’aspect de l’école primaire, il faut écrire correctement, on écrit pas comme on parle etc. Ce qui n’était pas évident pour tous les gamins évidemment, surtout à l’école primaire, mais ce que les enfants ont à dire c’est le principe, donc il faut qu’on arrive à les aider à le dire de telle manière qu’on ne déforme pas leur propos, mais de telle manière que ce soit audible par le public auquel ils s’adressent. Et il y a effectivement toute une collection Des enfants s’en mêlent qui vaut tout à fait la peine d’être lu, comme Amusade vaut tout à fait la peine d’être regardé, comme témoins d’une époque où on s’est dit les enfants ce sont des citoyens déjà, mais s’ils ne sont pas complètement en capacité d’avoir un avis sur tout, mais je fais un lien peut-être un peu décalé mais Libé du weekend a donné la parole à un certain nombre d’enfants dans la suite d’un certain nombre d’organisme dont le Conseil économique et social et d’autres organismes et parfois d’établissements scolaires tout simplement, ils donnaient la parole à des enfants de 9 à 12 ans sur le climat, et sur les questions qui se posent dans la préparation de la COP21, et ils ont en particulier demandé à des enfants de trouver des solutions et des solutions qui soient à la portée d’eux, de leur famille, de leurs parents, de leur école, de leur communauté etc. Et c’est la même inspiration je pense, c’est effectivement de se dire, les enfants ce sont ceux qui vont être les adultes de demain, ils ont des choses à dire maintenant sur, par exemple, la transformation du quartier à l’époque de Vidéogazette ou Des enfants s’en mêlent, ou la transformation de la planète pour reprendre l’exemple de Libé, qui en fait un petit Libé qu’ils viennent de lancer là. Je trouve que là il y a des gisements considérables de créativité, il ne s’agit pas de les exploiter au sens d’une productivité, mais au sens de la capacité qu’on a de laisser parler, donner à entendre ce que ces enfants ont à dire. Je pense que si on peut effectivement mettre à disposition du public, si c’est fait autour des enfants et de la télévision dans les années 70 à la Villeneuve, et dans les années 80 autour du Centre Audio-Visuel après Vidéogazette, là il y a une matière d’une richesse incroyable. Et je pense que du côté d’un certain nombre d’adultes aussi on trouvera sur ou des débats ou des soirées communautaires, les Chiliens de la Villeneuve, les Argentins de la Villeneuve etc. là il y a des éléments de culture qui sont certainement très intéressants, une fois dépouillé de tous les poncifs de l’époque les trucs liés au fait qu’on ne savait pas forcément faire de la télé quand on était militants associatifs. Donc il y a certainement des choses qui empêchent de voir, mais il n’empêche qu’iil y a certainement des tas de choses intéressantes sur lesquels peut-être, oui des ethnologues ou des gens qui sont curieux du patrimoine des archives et du reste peuvent se pencher dans les années qui viennent avec profit. C’est pour ça que je citais le Musée Dauphinois qui a quand même une grande capacité à utiliser les archives qui ne sont pas seulement les objets du Musée des arts et traditions populaires.

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