Entretien avec Christiane Guichard

Description

Entretien avec Christiane Guichard.

Date : 18 novembre 2015
Lieu : Studio Guy Diard à la Maison des Habitants le Patio à Grenoble
Entretien : Gilles Bastin
Enregistrement, montage, transcription : Logan Charlot

Transcription de l’entretien

Pouvez-nous nous raconter comment vous êtes arrivée dans le quartier dans la Villeneuve dans le début des années 70 ?

Alors on en parlait beaucoup et on avait de plus en plus d’amis qui venaient habiter sur la Villeneuve entre autres attirés par ce mixage qui allait se passer, on sentait que c’était un laboratoire d’idées. Nous il se trouve que mon compagnon de l’époque était étudiant d’architecture, moi étudiante aux Beaux-Arts, bien-sûr on était attiré par tout ça, et on avait un ami commun, c’est Olivier Hollard, et il y avait un grand appartement où on a pu partager des idées, des savoirs à cette époque. On est venu par amitié et puis pour jouer aussi le jeu de cette mixité.

Est-ce que vous pouvez nous décrire ce quartier à l’époque ?

Et bien c’était un quartier où il y avait quand même pas mal de gens souriants et on entendait toujours, pour moi ce que je me souviens c’est de rencontrer, j’étais étudiante, je rentrais et puis dans la galerie il y avait toujours des gens : alors toi au niveau de l’école et toi au niveau de… Il y avait toujours plein plein de projets, avant de réussir à grimper dans l’appartement parce qu’on rencontrait des gens qui avaient notre autre idée de la pratique, par exemple de la médecine ou de l’éducation. Tout était intéressant et bien-sûr quand on a une vingtaine d’années c’est important de se nourrir de ces pratiques-là, une impression post 68 de mettre en pratique un petit peu des idées, et dans un contexte français où il y avait des fois des réticences qui se passaient. C’est un petit peu estompé pour moi, j’en suis vraiment désolé, mais cette énergie était importante, de savoir que continuellement il y avait des informations, des rencontres, des discussions, un espèce de creuset, autre mode de vie, de raisonnement qu’il y avait une espèce de… et avec des personnes très généreuses, peut-être des fois trop utopistes, mais quand même très généreuses qui donnaient de leur temps pour d’autres, pour changer… même dans les ascenseurs le temps de discuter avec des voisins sur le chomage au travail etc. on montait… vraiment une impression pour moi de discussion très importante alors que maintenant dans les villes on est dans des anonymats, chacun est dans son monde et on ne parle pas forcément. Voilà il y avait une identité, un peu habitant de la Villeneuve quoi, on s’était repéré et voilà. Ça c’est un changement pour moi qui venait d’une famille pas bien loin, je suis Meylanèse, mais bon chacun est dans les maisons, il y avait une espèce de de soucis de mise en commun qui était continuelle.

Comment est-ce que vous avez eu connaissance des projets autour de la communication audiovisuelle, du Vidéogazette ?

Parce que Olivier Hollard travaillait c’était un des deux piliers avec Daniel Populus bien-sûr et ce qui fait que bon on entendait les échos, les difficultés, la relation à la Mairie de Grenoble qui était certes volontaire pour ce projet, mais la mise en place c’était autre chose, et puis les droits, les radios libres de l’époque tout le monde était en train d’essayer d’ouvrir des ondes pour pouvoir parler. Mais pour moi c’est brouillé parce qu’en même temps il y avait ma propre vie par rapport aux Beaux-Arts, par rapport aux manifs et surtout sur tout ce qui était l’identité femme, puisqu’on est aussi les mêmes périodes sur le droit de décider pour son corps, pour soi en tant que femme, pour être militante, pour le premier… les plannings, les avortements clandestins, toute cette branche, moi je suis une femme et ça a été tout aussi formateur de tenter de faire quelque chose comme ça, pour que notre société, un petit peu, évolue d’une certaine morale, qu’on n’était pas d’accords.

Est-ce que vous avez participé à des émissions à l’époque ?

Oui il y a un certains… d’émissions… Pour moi la Vidéogazette ça a été quelque chose d’incroyable, on nous prêtait une caméra. Et on avait le droit avec une caméra d’aller filmer une manif. J’ai des souvenirs d’avoir, c’est un objet précieux etc., d’aller dans Grenoble, d’avoir filmé place de la Préfecture, d’avoir, alors qu’on était que des étudiants Beaux-Arts, archi, cette espèce de confiance sur un retour d’images, sur un retour d’actualités, et après il y avait l’autre période, très ardue du… il fallait faire le montage. Alors ça heureusement qu’il y avait des techniciens bienveillants parce que c’est de la patience et apprendre qu’est-ce que c’est que, résumer un essentiel, une chose essentielle. Et la communication voilà. Mais tout ça dans une effervescence d’activités où… la vie était très très forte et je trouvais ça incroyable que n’importe quel habitant pouvait venir, on avait la référence télé et là tout d’un coup on avait le droit de parler, et ça c’est ce que je retiens qui est complètement essentiel et qui m’a marqué toute la vie. C’est même pour ça que je viens donner un tout modeste témoignage en train de dire voilà quand on a 20 ans et qu’on vit une fois dans sa vie cette expérience on aurait envie que ça se diffuse, ça se propage de partout et puis accueillir aussi des personnes qui viennent hors Grenoble puisqu’à l’époque c’était un laboratoire social donc il y avait des personnes qui venaient de loin, je me souviens de groupes belges ou autres et de comprendre leur intérêt, de commencer à comprendre leur intérêt, ben il y avait une porte qui s’entrouvrait pour vivre autrement et ça c’était impressionnant. Mais bon, mon expérience d’habitant c’était vivre là, certes il y avait des gens qui travaillent donc Populus était dans la même coursive, Olivier Hollard, et en même temps pour moi c’était aussi avoir bosser pour payer mes études, j’étais animatrice à l’école des Buttes donc avec les enfants c’est les familles qu’on retrouvait dans la coursive. Vous voyez c’est un mode de vie qui était vraiment là. Avec Anne-Marie Modin qui a été une des animatrices pour moi c’était passionnant d’aller peindre toutes les poubelles en couleurs et à la liberté d’expression au niveau pictural je suis peintre donc c’est ce qui m’intéressait au plus haut point. Et tout était lié en fait, de pouvoir aller personnaliser comme ça des coursives, d’intervenir et de mélanger tous les âges.

Est-ce que vous aussi vous avez participé aux diffusions d’émissions qui avaient lieu dans les coursives ? On y amenait des téléviseurs pour voir si les gens participaient, réagissaient.

Il y a eu des petites choses comme ça, mais c’est estompé dans le… je suis désolé… un peu estompé. Pour moi les points forts sont beaucoup plus des espèces de rencontres un petit peu épidermiques : oui t’as le droit de dire, non non. Voilà c’est sur des différences d’opinions, à l’époque on était vraiment sur les prémices, c’était aussi les groupes femmes, c’est aussi tout ça, donc c’est les hommes qui commandent, les techniciens qui commandent et puis là, il y avait des femmes aussi. Cette espèce de confrontation, pour moi c’est plus l’humain qui était marquant que le que le côté vraiment technique technique, même si maintenant je trouverais intéressant qu’on puisse sauvegarder de tels témoignages et pour se rendre compte à quel point ça a été à la fois formateur à des niveaux personnels, mais formateur aussi sur des essais de changement voilà. On y croit encore un peu, même si de nos jours c’est très dur justement les confrontations qui se passent de partout en France et internationalement, on en est touché très touché ces jours-ci.

Cette dimension humaine était présente dans les émissions Agora ? Vous étiez présente lors du tournage de celles-ci ?

Oui. Et même personnellement j’ai des souvenirs de ça et de rencontrer des copains, mais d’être en périphérie, d’en profiter. Et pour moi le choc avait été aussi, il y avait eu une émission de télévision de loisir, proposer une émission nationale, je me souviens qu’il y avait Mort Shuman, qu’il y avait des gens comme ça. Donc on avait la vraie émission de télé, de distraction officielle, nationale et tout qui était venu là à l’Espace 600 pour pouvoir tourner, il y avait Juliet Berto, il y avait des personnes comme ça, moi j’avais gagné sur le concours de faire les décors, donc j’ai fabriqué ces décors, et il y avait toute sorte de discussions sur est-ce qu’on doit ou pas se mélanger. Il y avait les vrais de vrais de la marginalité de l’avant-garde de la discussion, et puis est-ce qu’au niveau populaire on doit accueillir des émissions comme ça, et puis si la municipalité de Grenoble a accepté c’est bien qu’au niveau national il fallait qu’on parle de Grenoble et d’un quartier particulier qui s’appelle la Villeneuve. Voyez, tous ces débats de se dire ben comment on inscrit, on n’est pas dans un vase clos, il faut de temps en temps s’ouvrir. J’ai plus les solutions de trouvées, mais juste l’impression de toujours débattre, toujours argumenter, critiquer, consentir c’est donc un aspect très vivant.

Est-ce qu’il y avait dans votre esprit de produire des médias autrement, par rapport au Dauphiné Libéré ou à d’autres médias, pour parler de la vie à la Villeneuve ?

Moi je ne me sentais pas représentante d’autres. Il y a des personnalités, j’espère qui parleront, aui ont eu beaucoup plus de pouvoir à un niveau local. Je veux dire qu’on a 22 ans, on se prend pas pour porte-parole quoi, on vit voilà. Par contre ceux qui ont vraiment travaillé au niveau de la Vidéogazette ils avaient un engagement profond, personnel, pour Olivier c’était vraiment important. Olivier ou Populus c’était vraiment un mode de vie, après c’était des discussions, je me souviens une période est-ce qu’il faut adhérer, puisque la municipalité est PS, est-ce qu’il faut prendre sa carte au parti ou pas, ou est-ce que c’est bien pour représenter et donner de la force et des pouvoirs, des moyens et des subventions à la Vidéogazette, est-ce qu’il faut… Il y avait des discussions de ce type jusqu’où on s’intègre voilà, qu’est-ce qu’on représente. Mais moi j’étais en périphérie.

Et dans votre esprit ils étaient des pionniers, des militants ?

Pour moi c’était des pionniers qui y mettaient de leur vie, de leur temps, c’est pas du 24h sur 24, mais un tout petit peu moins, mais qui pouvaient passer des nuits de montage pour pouvoir passer. Il y a un engagement de cette petite équipe qui était profond, convaincu et intense en disant il faut en profiter parce que ça peut aussi changer selon les accords et en national ça s’est révélé vrai à la fin. Mais c’était vivre l’expérience sociale, humaine au maximum il me semble.

Est-ce que vous avez le sentiment que cette expérience était partagée dans le quartier ? Parce qu’on disait souvent que peu de gens regardaient Vidéogazette.

Ça je ne sais pas du tout les taux d’écoute, parce que ce qui était quand même intéressant, c’est que tout le câblage dans le quartier, d’avoir ce point fort quand même, il y a une volonté de structurer ce quartier pour une communication. Alors après à chaque famille d’avoir ses échos, ses pratiques, petit à petit s’ouvrir sur autre chose ou pas, être déçue, enthousiaste, critiquée, utilisée, consommée. Je sais pas, à chacun de… voilà. Je sais que moi la période que j’ai vécue de la Villeneuve j’en ai été profondément heureuse, je suis partie sur d’autres choses, on a tous des vies personnelles, mais c’est un positif, c’est un positif.

Vous avez des souvenirs de la fin de Vidéogazette ?

J’étais déjà repartie, j’étais partie en centre-ville et voilà. Mais parce que j’ai des amis qui ont continué d’habiter Villeneuve et même maintenant je crois que c’était très triste d’abandonner ça. Mais en même temps je ne sais pas s’il aurait fallu tout pérenniser ou pas c’est pas moi qui a des solutions.

Quels seraient vos meilleurs souvenirs de cette période ? La dimension militante ?

Oui, et puis c’est le côté complètement festif et l’idée de quartier. Pour moi c’est ce quartier qui était très important où, dans laquelle il y avait la vidéo et autres, mais il y avait plein d’autres choses. Et c’est ça que je garde. Il y a une intensité de relations et en même temps de recherche d’autre chose. Voilà c’est ça qui était important. Mais c’est un foisonnement.

Quelle perception vous aviez d’Olivier Hollard ? Son engagement à l’époque ?

Pas trop personnellement, c’était un meneur, c’était une personne engagée et [rires] voilà. Avec les excès et les qualités. Moi je lui rends hommage parce qu’il a tracté tout autour de lui aussi des personnes et ils ont conçu une équipe quoi et c’est ça qui est important.

Il est décédé à cette période-là ou plus tard ?

Plus tard, plus tard. Non il a eu d’autres expériences du côté de Nantes, là-bas donc ça a continué, c’est comme Daniel Populus, ça a continué, ce sont des personnes qui prennent des initiatives et qui s’engagent.

Est-ce que l’équipe vous a appris à regarder les choses différemment ? Vous aviez dit on prenait une caméra, mais est-ce qu’ils vous aidaient à l’utiliser ?

L’essentiel était quand même sur le montage. De comprendre qu’on ne filme pas tout, c’est vrai que les les premiers essais on filme tout, tout est intéressant vu derrière un écran, tout est intéressant. Mais voilà. Pour moi c’est une initiation mais jamais passée à plus parce que j’avais d’autres choses en même temps aussi, j’étais étudiante, je travaillais j’étais dans les groupes donc vous voyez pour moi c’est pour ça que je dis que ma participation elle est restreinte, en même temps j’aimerais bien qu’on conserve cet état d’esprit et c’est tout à l’honneur de d’élus d’avoir tenté et d’avoir fait ce ce travail de pionniers, et hommage aux pionniers.

Avec le recul, comment vous jugez l’évolution du rapport aux médias ? Quand vous regardez la télévision aujourd’hui, les choses ont changé ?

Mais oui, mais maintenant il y a une espèce de banalisation comme si c’était un dû. Je rouspète toujours autant sur la masse de pub [rires] qui est là et qui cette intox officielle, qui est là, consentie, qu’on doit gober avant d’avoir une télé de qualité, ça malheureusement ça a loin d’avoir changé et on passe de sujets aussi grave que des attentats à une pub pour une bagnole et c’est indigne. Mais par contre je suis contente qu’il y ait Télé Grenoble qe qu’il y ait des informations de ce type qe qui continuent et avec des paroles d’habitants et ça c’est important.

Votre vie a été marquée par cette expérience à la Villeneuve ?

Bien-sûr. Parce que tout autant que les groupes femmes ou tout autant que les divers engagements ont fait que par la suite moi je me suis engagée à porter un projet complètement irrationnel comme sauver une belle ruine qui est devenue monument historique, que je suis toujours militante de la culture et je peux bosser sans salaire ou autre, mais pour des idées. Je pense que quand je suis déçue par ce qui se passe, par certains élus, pour eux la culture c’est rien du tout ça me réconforte qu’on ait de temps en temps 1 % de la population qui croient qu’on peut être généreux, qu’on peut donner de son temps, on peut être bénévole, on peut pousser des idées c’est pas évident d’être porteur de projet, et encore plus quand on est une femme. Mais mais voilà je pense à ça, je pense à tous ces projets qui ont fait que je me suis construit. Voilà, ça donne des forces [rires] à s’opposer contre une rocade, des tunnels sous la Bastille, même s’il y a le Conseil général, la Métropole, les élus PS, tous ces messieurs qui décident et de temps en temps d’être Petit poucet et de dire non je ne suis pas d’accord, c’est pas juste, c’est même injuste, même grave pour notre société, donc temps en temps il faut… Ça a certainement dû apprendre à oser dire non de temps en temps. Mais c’est pas évident. C’est pas évident. Et je pense que c’est un tel pouvoir la communication qu’on peut voir le côté négatif comme Envoyé spécial ou autre quand ils sélectionnent et ça peut être très grave le regard que les médias transmettent aux autres qui ne connaissent pas, qui vont faire des projections, qui vont croire que tout le monde se fait son cinéma, mais [rires] en tous les cas c’est un mal nécessaire la communication, c’est même un contre pouvoir extraordinaire, mais ça devrait être plus discuté, c’est pour ça que je suis, quand il y a une concertation d’habitants j’y crois encore même si c’est des étapes, ça avance, ça recule, mais la concertation des habitants c’est très important. J’ai travaillé aussi dans un atelier public d’urbanisme à Meylan, on y croit, on y croit. Voilà. Mais j’aimerais bien voir les archives de cette époque. Au Magasin il y a quelques années, il y a eu une projection justement où on voyait les personnes en pattes d’éléphants, tout l’habit des années 70-80. Et il y avait les personnes, il y avait leurs sourires et leurs convictions et c’est important d’en garder mémoire.

Pour les jeunes d’aujourd’hui ce contexte là est incompréhensible, parce que la liberté qu’il y avait à cette époque a été perdue.

Oui il y avait des portes de liberté qui se refermaient mais il y a eu des portes de liberté et pour quand même accueillir aussi maintenant des étudiants je pense qu’on doit prendre la parole, quelques soient les supports, et quand il y en a un qui est à côté et ben venir témoigner, transmettre, encourager au moins, et de dire bien-sûr on a la chance d’être dans une société laïque et c’est une très grande chance. Moi je suis sortie d’un milieu et grâce à l’éducation populaire et je trouve que c’est une très très grande chance, il suffit de voyager ailleurs pour se dire que ce côté précieux des relations humaines on doit le transmettre.

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